Le particulier et l’universel

jeudi, 04.10.2018

Alain Max Guénette*

Alain Max Guénette

Il est tombé dès sa naissance en hexagone dans la marmite de la laïcité comme un autre, imaginaire, dans celle contenant de la potion magique. Enfant d’immigrés, de migrants (Aznaourian est le nom d’origine de ses parents), il n’a jamais voulu chanter malgré tous les ponts d’or qui lui ont été proposés dans le pays responsable du génocide du peuple auquel l’histoire de sa famille l’a à jamais attaché. Arménien il est et il est resté. Il l’aurait fait si excuses il y avait eues, affirmait-il. Frère de tous les minoritaires, il a chanté notamment ses amis Tziganes. Sa famille n’a-t-elle pas caché dans des temps assombris par la bestialité nazie des opprimés, juifs en l’occurrence.

Aznavour n’est pas un mythe, mais il fait partie du patrimoine de son pays, celui où il est né et où il a grandi. Il a épousé les contours de l’Histoire récente de ce pays aimé envers lequel il n’a jamais cessé de reconnaitre sa dette de sens. La vie et l’œuvre de Charles Aznavour constitue en quelque sorte pour des générations de français, vieux et jeunes, un roman d’apprentissage. La vie, avec ses joies et ses souffrances, et toutes les amours.
Outre le fait qu’il ait épousé les aspérités de l’histoire de son pays natal et qu’il fasse partie de son patrimoine émotionnel, sans être un mythe, trois caractéristiques méritent d’être relevées. D’abord, l’opiniâtreté du chanteur de «La Bohême» et de «Que c’est triste Venise» à qui son amie Édith Piaf disait qu’avec un tel «voile dans la voix» - car il est vrai que le grand Charles n’avait pas une voix forte -, il avait intérêt à choisir un autre art que la chanson. Notons que Charles Aznavour était un artiste pluriel avec par exemple quatre-vingt films à son actif… Il avait probablement fait du conseil de Cocteau sa devise: «ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi!» et n’avait pas suivi les funestes conseils de son amie. Ensuite, il a composé des chansons majuscules tandis que ses suivants cultivent plutôt le genre minuscule, sans que cela soit une critique acerbe mais seulement un fait; il n’est qu’à écouter un très bon artiste comme Bénabar pour le comprendre. Et puis, il a traversé les âges sans concessions, restant dans une posture de perdant, de magnifique «looser» dans les temps répugnants où l’on vante les battants, les gagnants, tout ce qui écrase ou punit.

Pas de notes négatives émises depuis l’annonce de son extinction lundi dernier. C’est que les chansons de Charles Aznavour étaient, allez, lâchons-nous!, autant de morceaux du miroir brisé d’Aphrodite. Les jeunes fredonnent heureusement «Emmenez-moi». D’autres traversant des crises existentielles aussi écouteront «Désormais», «Qui?» ou «Les deux pigeons». Chacun s’y retrouvera. Je retiens pour ma part, lové ente mon cœur et on âme «Isabelle» et quelques slow-rock de sa composition: «Et pourtant» par exemple, ou la chanson écrite pour son jeune collègue et ami Johnny «Bonne chance».

Ch. Aznavour n’a pas chanté que des chansons d’amour, c’était un chanteur éminemment politique, pas ouvertement aussi engagé qu’un Ferrat certes. «Ils sont tombés» n’est-il pas toutefois de la même facture que «Nuit et brouillard»? Et sa chanson «Comme ils disent» ne pourrait-elle être réécoutée, entendue et comprise par tous les intolérants à la différence?

* Professeur, HEG Arc)






 
 

AGEFI



...