Le durable, question d’éducation

lundi, 27.05.2019

Wim Van Hyfte*

Wim Van Hyfte, Ph.D, Global Head of Responsible Investments and Research, Candriam

Les individus, les gouvernements et les organismes publics du monde entier semblent avoir pris conscience de la réalité du réchauffement climatique: 174 pays ont accepté de s’engager pour limiter l'augmentation de la température mondiale à «moins de 2 degrés au-dessus des niveaux préindustriels» et 66% des villes européennes ont mis en place des plans de lutte contre le changement climatique. La communauté financière, investisseurs et gérants d'actifs, représente un puissant catalyseur du changement. Nous approchons rapidement du point de bascule où l'investissement responsable ne sera plus une niche, mais la référence.

Un certain nombre de détenteurs d’actifs exigent dorénavant que leurs avoirs soient investis de manière à permettre le maintien de la vie humaine sur terre. Il n’est donc pas étonnant que depuis 2009, les investisseurs européens se dirigent vers des stratégies du type efficience énergétique ou solutions au changement climatique. Les actifs investis dans de telles stratégies, pratiquement partis de zéro, ont atteint 148 milliards d’euros en 2017. Ainsi, même si les gouvernements peinent à prendre les décisions courageuses qui s’imposent pour éviter une catastrophe climatique, la communauté des investisseurs agit.

Comment le faire de la manière la plus efficiente possible?

Le cas de l’automobile et des transports représente un exemple concret susceptible de toucher chaque investisseur. Toute la question vis-à-vis de ce secteur consiste à s’interroger sur la manière la plus adéquate de l’intégrer dans les portefeuilles, afin qu’il satisfasse aux contraintes environnementales ainsi qu’aux besoins de performances.

Pour ce faire, une analyse de type holistique est indispensable. La révolution dans les transports est en cours: les véhicules électriques (VE) sont d’ores et déjà plus puissants de que ceux qui fonctionnent à l’essence et ils seront bientôt moins chers. Qu’un producteur de VE survive ou non à sa croissance rapide peut se discuter. En revanche, il est absolument certain qu’à l’avenir nos routes seront principalement sillonnées par des VE. D’une part, les moteurs électriques sont cinq fois plus efficients du point de vue énergie que les moteurs à combustion: jusqu'à 95% de la puissance des batteries est convertie en énergie contre 17% à 21% pour l'essence. D’autre part, ils contribuent au ralentissement du changement climatique.

Cela dit, il est certain qu’une bonne partie de l'électricité qui les alimente pourrait encore provenir des hydrocarbures, dépendamment de la vitesse d'adoption de l'éolien et du solaire. Mais si les VE obligent les voitures à essence et à diesel à quitter la route, non seulement le secteur des transports deviendra plus écologique, mais les entreprises d'extraction et de vente de pétrole perdront leur deuxième client le plus important. La perte de recettes qui découlerait varie selon les estimations. Selon Bloomberg New Energy Finance, la réduction de la demande de pétrole induite par la généralisation des VE (30 millions de VE d’ici 2030) pourrait atteindre 7,3 millions de barils par jour d’ici à 2040.

Les batteries sont un élément essentiel des VE et du point de vue de l’investissement, il pourrait être intéressant de suivre l’évolution des métaux qui les composent, à savoir d’une part le lithium, le nickel, le manganèse et le cobalt dont la demande est croissante, et d’autre part le cuivre, les platinoïdes et l’acier à haute résistance. Le cuivre, par exemple, devrait bénéficier directement de l’accroissement du nombre de VE: ces derniers pourraient en effet représenter 6% de la demande de ce métal dès 2025.

Pour les platinoïdes, la situation est différente puisqu’ils sont utilisés dans les moteurs à combustion et servent à réduire leurs émissions de carbone. Mais si l’on adopte une vision holistique de l’approche ESG de l’investissement, ces métaux doivent être pris en considération du fait que les véhicules à essence devraient disparaître d’ici la fin des années 2030. Par conséquent, durant deux décennies encore, la construction automobile sera hybride.

Dans ce monde en pleine transformation, il serait donc inopportun de limiter son univers d’investissement aux entreprises 100% écologiques. Pour accélérer le passage vers une économie décarbonée, il est préférable d’investir aux côtés des entreprises qui sont les meilleures de leur catégorie sur le plan de la durabilité dans tous les secteurs de l’économie. Faute d’une telle approche, l’investisseur risque de déséquilibrer son portefeuille. 

Par ailleurs, des secteurs comme la banque ou l’assurance qui, à première vue, semblent «durables», le sont moins lorsqu’on inclut dans l’analyse les activités de leurs clients, c’est-à-dire lorsque l’on intègre dans les calculs les émissions de CO2 dites de scope 3. En l’état actuel des choses, moins de la moitié des entreprises cotées en bourse communiquent le montant de leurs émissions de carbone et encore moins les émissions de scope 3. Les analystes doivent donc pallier à ce manque d’informations avant de pouvoir parvenir à des estimations fiables. 

Pour illustrer la complexité de l’analyse de durabilité, on peut également examiner la problématique suivante: faut-il privilégier l’acier ou l’aluminium dans les châssis automobiles? La production d’acier peut présenter une intensité de carbone moindre que celle de l’aluminium, mais elle dépend en grande partie de l'utilisation ou non des énergies renouvelables dans le processus d'extraction et de fusion du métal. Par exemple, une tonne d'aluminium produite aux États-Unis émet presque une tonne de dioxyde de carbone de moins que certaines usines en Inde ou en Chine! Sur l’aspect recyclage, 95% de l’aluminium est réutilisé et ce avec une dépense énergétique qui ne représente que 5% de celle de la production initiale.

Le désinvestissement n’est pas la panacée

Certains prônent aujourd’hui l’élimination totale des hydrocarbures des portefeuilles. Le problème d’une telle approche réside dans le fait qu’en n’investissant ni dans les producteurs de pétrole, ni dans les distributeurs d’énergie ou des fabricants de véhicules «prétrolivores», on n'incite guère ces entreprises à changer de modèle d’affaires. Dans ce contexte, il paraît beaucoup plus judicieux d’axer ses efforts sur l’identification des entreprises qui font de réels efforts pour réduire leurs émissions de carbone et progresser dans le sens du développement durable. Cette démarche est certes plus complexe que celle qui consiste à exclure un certain nombre d’acteurs ou de secteurs, mais elle est beaucoup plus adaptée en cette période de transition énergétique.

Le désinvestissement peut néanmoins se justifier sous certaines conditions. En décembre dernier, nous avons annoncé notre décision de cesser d'investir dans le charbon à partir des réflexions suivantes. La production d'électricité à partir du charbon libère 40% de gaz à effet de serre de plus que celle dérivée du gaz naturel. A l’heure actuelle et dans un avenir prévisible, il n'existe aucune solution économiquement viable qui permette de capter et de stocker durablement ces gaz. En outre, différentes technologies de production d'électricité à partir de sources d'énergie renouvelable ont vu leurs coûts chuter fortement ces dernières années et sont donc devenues compétitives par rapport au charbon. Par conséquent, il n'est plus opportun de continuer à financer l'extraction thermique du charbon ou la production d'électricité à partir du charbon, pour des raisons économiques et environnementales.

De plus, l’activisme en faveur d’une réorientation des modèles d’affaires semble également porter ses fruits. Les entreprises à fort impact environnemental qui s’engagent à réduire leurs émissions suite aux pressions exercées par les investisseurs responsables sont de plus en plus nombreuses. En tant qu’investisseurs axés sur le durable, nous participons à ce travail de dialogue avec les entreprises et nous continuerons de les encourager à redoubler d’efforts pour atteindre l’objectif des 2 degrés prévu par l’Accord de Paris sur le réchauffement climatique.

Investisseurs que faire?

Pour créer de la valeur à long terme tout en encourageant la lutte contre le réchauffement climatique, l’investisseur devra s’écarter des modèles d’évaluation de performance traditionnels. Les ratios financiers ne sont pas incompatibles avec les critères ESG, mais il faut repenser les méthodes d’évaluation des entreprises et tenir compte du fait que les risques les plus importants sont ceux liés à la rareté de l’eau, au changement climatique et à l’évolution sociétale. Si investir de manière durable consiste à traduire ses convictions dans un portefeuille, l’horizon d’investissement ne peut être que le long terme et les indices pondérés par capitalisation n’ont plus valeur de référence. Investir pour lutter contre le changement climatique exige un changement de mentalité des investisseurs et ce dernier passera nécessairement par l’éducation.

* Ph.D, Global Head of Responsible Investments and Research, Candriam






 
 

AGEFI



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