Cette vague spéculative qui approche du récif

mardi, 28.07.2020

Le déclin marqué des primes de risque après quatre mois de «rallye» invite à la prise de profits

François Christen*

C’est un environnement inédit qui voit l’or, valeurs-refuge par excellence, atteindre un sommet historique et Donald Trump se féliciter des gains accumulés à Wall Street. Au second-plan, plus discrets, les emprunts du Trésors à long terme présentent des rendements en léger repli (0,58% pour le T-Note US à dix ans). 

L’actualité conjoncturelle tend généralement à confirmer le redressement de l’activité économique qui a débuté en mai. L’indicateur composite avancé du Conference Board a poursuivi son rebond en progressant de 2% en juin, après avoir gagné 3,2% en mai et cédé  6,3% en avril. Cette séquence suggère que cette jauge est plus «coïncidente» que véritablement «avancée», et donc peu fiable dans un environnement exceptionnel où la récession résulte d’un choix délibéré de stopper certains secteurs non-essentiels pour répondre à l’urgence sanitaire. 

La pertinence des PMIs publiés par Markit est aussi sujette à caution. En première estimation, ces enquêtes suggèrent que l’activité a continué à se renforcer en juillet (indice composite en hausse à 50, après 47,9 en juin), mais que la reprise commence déjà à s’essouffler en réponse à l’inquiétante résurgence de l’épidémie aux Etats-Unis. 

Plus concrètement, le rebond objectif des demandes d’indemnités de chômage mis en lumière par le dernier relevé hebdomadaire (1,4 millions contre 1,3 millions la semaine précédente) remet en question le scénario de «reprise en V» qui alimente l’optimisme des investisseurs.

Le tassement de la reprise et de l’embauche est imputable à cette «deuxième vague» de Covid-19 qui frappe la majorité des Etats américains qui avaient été épargnés par la «première vague».

Moins dramatiques qu’au printemps, les développements épidémiologiques sont tout de même inquiétants: hospitalisations et décès sont repartis à la hausse dans le sillage de l’augmentation des cas détectés depuis début juin. Plus de 900 personnes sont décédées quotidiennement au cours de la semaine écoulée portant le total des morts imputés au Covid 19 aux USA à près 147.000. La fourchette de 100.000 à 200.000 victimes évoquée par le CDC en mars, jugée alarmiste par certains, sera probablement dépassée.

La situation n’est pas désespérée

Longtemps dans le déni, Donal Trump a changé de posture en déclarant que la situation allait encore empirer avant de s’améliorer, puis en prônant l’usage du masque qui est désormais qualifié de patriotique. Les derniers chiffres mettent toutefois en évidence un nivellement des nouveaux cas détectés. La courbe s’aplatit à nouveau à l’échelle des USA et on observe les prémices d’une décrue dans certaines régions, comme la Floride, où les mesures sanitaires préventives commencent à porter leurs fruits. La situation n’est donc pas désespérée, mais de nature à entraver la reprise de la croissance et la décrue du chômage, toujours élevé.

En matière fiscale, les USA s’acheminent vers un nouveau plan de relance visant à pallier à la faiblesse de leur filet social. Républicains et Démocrates peinent à s’entendre sur l’extension d’un programme qui accorde, jusqu’au 31 juillet, une aide de 600 dollars par semaine aux chômeurs. En matière monétaire, le FOMC tiendra mardi et mercredi une réunion dont l’enjeu n’est pas majeur. Jerome Powell et ses collègues devraient encore une fois souligner le climat d’incertitude et réaffirmer la volonté de la Fed de maintenir un cap accommodant.

En Europe, l’UE a fait un pas historique vers davantage de solidarité fiscale en s’accordant sur un plan de relance de 750 milliards d’euros, dont 390 milliards de subventions non remboursables qui seront versées entre 2021 et 2023 aux pays les plus touchés par la pandémie. L’Italie sera le premier bénéficiaire de ce programme financé par un emprunt  de l’UE censé être amorti d’ici à 2058... un avenir suffisamment lointain pour relancer le chantier de l’intégration européenne.  

L’accord européen a provoqué un déclin significatif du «spread» entre Bund allemand et BTP italiens, tombé à 145 points de base à dix ans d’échéance, alors que la structure des taux en euros n’a guère varié au cours de la semaine passée. L’actualité conjoncturelle est réjouissante, comme en témoigne l’amélioration du climat des affaires en Allemagne (indice IFO en hausse de 86,3 en juin à 90,5 en juillet) et le redressement du PMI composite (54,8 après 48,5 à l’échelle de la zone euro), mais toujours sous la menace d’une résurgence de la pandémie.

Sous dopamine monétaire, les investisseurs continuent à ignorer les développements susceptibles de briser l’élan de la reprise et du «bull market» qui a débuté fin mars. Outre la deuxième vague de Covid-19 aux USA et dans certains pays où la maladie semblait quasiment éradiquée (Japon, Australie, Israël...), le regain de tensions diplomatiques entre la Chine et les USA ainsi que la dégradation du climat social aux USA plaide pour rééquilibrage des portefeuilles dans un sens défensif quand bien même de nombreuses banques invitent les épargnants à surfer une vague qui finira inévitablement par se briser sur un récif.

* Banque Profil de Gestion SA à Genève






 
 

AGEFI



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