Cas de force majeur et réminiscences de 2008

lundi, 16.03.2020

Le Covid-19 met en lumière la fragilité de l’économie mondiale et certaines failles du système

François Christen*

Les investisseurs paient un lourd tribut à la propagation exponentielle du Covid-19 en dehors de la Chine. La pandémie qui frappe de plein fouet les économies occidentales et les mesures drastiques mises en place pour réduire le taux d’infection et le nombre de victimes ont provoqué des dégâts considérables sur les marchés, y compris sur celui du crédit où on peut observer certains dysfonctionnements rappelant 2008. 

Colonne vertébrale du marché des capitaux, le segment des emprunts du Trésor US a connu des tensions inhabituelles dans un contexte résolument «risk off». Des décalages entre contrats «futures» et obligations au comptant ont commencé à se manifester la semaine passée. La liquidité des emprunts du Trésor s’est subitement dégradée, ce qui ne présage rien de bon pour toutes les obligations d’entreprises de moindre qualité. Pleinement consciente de l’urgence de la situation, la Fed a pris des mesures pour le moins agressives en annonçant jeudi des opérations de «repo» à hauteur de 1500 milliards de dollars, puis en abaissant dimanche son taux d’intérêt directeur aux environs de 0% sans attendre le 18 mars. La banque centrale américaine a en outre annoncé le lancement d’un programme d’achats d’actifs à hauteur de 700 milliards de dollars et la ré-ouverture de lignes de «swap» avec des banques centrales majeures qui pourront alimenter les banques non américaines en dollars.

Cette semaine épique, marquée par une chute des actions et un creusement prononcé des primes de risque de crédit, n’a donc pas épargné les emprunts du Trésor qui affichent des rendements en hausse (près de 50 points de base à 30 ans et plus de 30 points à 10 ans). Cette correction reste limitée au regard des pertes subies sur les actifs plus risqués et elle s’explique en partie par l’anticipation d’une forte progression de la dette publique résultant d’un relâchement important, mais pleinement justifié, de la politique fiscale.

Dans un tel contexte, l’actualité conjoncturelle n’est d’aucun secours pour bien appréhender une situation périlleuse qui évolue d’heure en heure, tant sur le front sanitaire que sur le front financier. Les économistes, comme les politiques, semblent largement dépassés par l’ampleur de la crise. Tardives, les révisions de croissance dévoilées la semaine passée pourraient grandement sous-évaluer l’ampleur du choc qui frappe l’économie mondiale… et il faut désormais admettre qu’une récession globale impliquera une contraction sévère du PIB mondial au premier semestre, ce qui constitue un test majeur pour notre système financier. 

Les indicateurs chinois permettent toutefois d’évaluer grossièrement ce qui s’annonce en Europe: la production industrielle cumulée sur janvier et février affiche un recul de 13.5 % en glissement annuel. Le recul des dépenses d’investissement atteint 25 %, tandis que celui des ventes au détail atteint 20 %. L’Europe et les Etats-Unis pourraient endurer pire sachant que les mesures de confinement s’étendent progressivement à l’ensemble de leur territoire, à la différence de la Chine, pour endiguer une pandémie qui est encore hors de contrôle.

Il ne faut certes pas céder au désespoir et on peut raisonnablement espérer une reprise tranchée lorsque la pandémie de Covid-19 aura été surmontée.  Il semble toutefois que de nombreux experts tardent, encore aujourd’hui, à prendre la mesure de la crise que nous traversons. Les appels aux «achats sur faiblesse» motivés par une supposée irrationalité des marchés financiers sont périlleux, aujourd’hui comme hier. Il est déjà assez «héroïque» de ne pas vendre les actifs risqués dans l’espoir d’un retour à la normale de la conjoncture à un horizon de six à douze mois (dans le meilleur des cas, sachant qu’une crise économique plus longue ne peut être exclue). Les achats opportunistes présentent donc un caractère très spéculatif, quoi que nous apprennent les crises passées.

Les développements récents mettent en lumières certaines failles sur le système financier. Les conditions de liquidités pour traiter des ETFs se sont fortement dégradées. Les valeurs-refuges, telle que l’or et les emprunts souverains, sont malmenées. Le mythe des crypto-monnaies présentées comme un «hedge» à l’activisme monétaire en cas de crise est détruit. Les fonds immobiliers ne sont pas épargnés par une vague de repli vers la sécurité, soit le cash qui est encore «roi» bien que la confiance envers les banques soit écornée. Dans un tel contexte, les mécanismes d’assurance des dépôts, les gouvernements et les banques centrales ont un rôle central à jouer pour empêcher qu’une crise sanitaire ne débouche sur une grande dépression, telle que celle qui a sévit durant les sombres années 30.

* Banque Profil de Gestion SA à Genève






 
 

AGEFI



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