Le coronavirus va-t-il entraîner une inflation?

mardi, 19.05.2020

Marc Brütsch*

Marc Brütsch

Le coronavirus continue de dominer la vie publique, l’économie et les marchés financiers. Mais que se passera-t-il une fois la situation normalisée? Glisserons-nous vers une inflation ou risquons-nous plutôt une déflation? Si des facteurs d’inflation existent, il faudrait que l’importante lacune de production qui a soudainement émergé se comble pour qu’elle devienne un risque réel.

La théorie économique distingue deux types d’inflation: l’inflation par les coûts, qui peut accompagner une démondialisation et un renforcement du protectionnisme, et l’inflation par la demande, dans le cadre de laquelle une forte hausse de la demande conduit à une inflation des prix. Concernant cette dernière, aucune poussée inflationniste n’est actuellement à attendre du côté de la demande, et un tel scénario semble donc peu probable. Aujourd’hui, les salaires et les rentes sont en effet moins liés à l’inflation que par le passé. Les trains de mesures fiscales records visent d’abord à éviter une évolu-tion déflationniste. Dans ce contexte, c’est de l’économie privée qu’il émane un plus grand risque de choc durable et déflationniste de la demande, choc qui pourrait être provoqué par un taux de chômage élevé et des projets d’investissement prudents.

Une spirale inflationniste peu probable

La tendance à la démondialisation rend une inflation par les coûts possible: en raison de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, une production locale est davantage envisagée, ce qui a des conséquences sur les coûts de production. A court terme, le choc de l’offre pourrait engendrer des problèmes d’approvisionnement et donc des prix plus élevés, mais il ne devrait être que temporaire. Il semble peu probable que les producteurs puissent entièrement répercuter la hausse des coûts de production sur les consommateurs. Une spirale inflationniste n’est donc guère à craindre à l’heure actuelle. Il faudrait tout d’abord combler la lacune de production engendrée par le confinement, sans parler du prix du pétrole, qui exerce même un fort effet déflationniste provisoire du côté des coûts.

Craintes inflationnistes persistantes

Malgré tous ces éléments, la politique monétaire extrêmement souple suscite déjà un débat sur les futurs risques d’inflation, comme cela avait été le cas après la crise financière. Allant dans la même direction, les politiques monétaire et fiscale pourraient effectivement avoir un effet inflationniste. L’octroi de crédits à l’économie privée est désormais soutenu par l’Etat. Mais le but des crédits-relais, à savoir approvisionner en liquidités plutôt qu’encourager des investissements, réduit d’ores et déjà le risque d’inflation.

Le calendrier apporte une certaine dynamique à toute la situation: la crise du coronavirus coïncide en effet avec le débat sur un nouveau mandat de politique monétaire aux Etats-Unis et dans la zone euro. Il est ici également question, par exemple, de fixer de nouveaux objectifs d’inflation, plus élevés ou symétriques. Les frontières entre les politiques monétaire et fiscale s’estompent de plus en plus et rendent toujours plus acceptables les instruments non conventionnels tels que l’«assouplissement fis-cal quantitatif» («fiscal quantitative easing») ou l’«hélicoptère monétaire».

Il est encore temps de réévaluer l’évolution inflationniste 

Pour l’année en cours, l’inflation devrait être très faible. Les estimations pour 2020 ont été fortement revues à la baisse en raison de la faiblesse des prix de l’énergie. Il est toutefois étonnant que les prévi-sions d’inflation pour 2021 soient restées largement inchangées, alors que les prévisions sur la crois-sance du produit intérieur brut ont été partout fortement rabaissées.

Il semble peu réaliste que la crise du coronavirus et la récession mondiale qui en résulte n’aient pas la moindre incidence sur les prix des biens et des services. Il sera donc nécessaire d’adapter les attentes inflationnistes pour l’année à venir et au-delà, même s’il reste assez de temps aux investisseurs pour évaluer les risques futurs et réagir en conséquence. Dans le cadre d’une telle réévaluation, l’inflation peut dès cette année devenir un thème de marché. Compte tenu du choc observé sur l’économie mon-diale et des grandes ressources disponibles dans l’industrie et sur le marché de l’emploi, l’amorce pro-chaine d’une spirale inflationniste reste toutefois un scénario peu probable.

* Economiste en chef de Swiss Life Asset Managers






 
 

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