L’armée est-elle un boulet financier?

mardi, 11.08.2020

Cédric Tille*

Cédric Tille

Non. La votation à venir sur les avions de combat remet la question du coût de la défense sur le tapis. Une impression courante est que l’armée coûte cher et que cela pénalise les autres postes de dépenses. 

Il n’en est rien. Si le budget de l’armée va augmenter dans les années à venir, cela fait suite une longue période de baisse. La défense est le seul poste de dépense dans ce cas de figure, et les autres ont au contraire nettement augmenté. Quoique l’on pense de l’achat des avions sur le fonds, il ne représentera pas un fardeau au détriment des autres besoins.

Des dépenses en décrue depuis 1990

En 2018 les dépenses militaires se montaient à 4.7 milliards de francs (données SFP), ou 5.5 milliards si nous y ajoutons les indemnités payées par l’APG pour les jours de service. Le budget de l’administration des finances montre que ce montant va augmenter dans les années à venir pour atteindre 5,4 milliards en 2023 (6.4 avec prestations APG).

Cette tendance à la hausse est observée depuis 2007, les dépenses ayant augmenté de 530 milliards de francs sur la dernière décennie. Nous sommes toutefois bien loin de la hausse de 50% entre 2014 et 2023 mentionnée dans les médias (la hausse est en fait de 23% sur cette période).

Il est important de garder à l’esprit que la hausse des dépenses fait suite à des années de vaches maigres. Le budget de la défense a substantiellement baissé entre 1990 et 2007, passant de 6,5 milliards (avec APG) à 4,9. En 2023 les dépenses seront toujours légèrement inférieures à leur niveau de 1990. Le coût de la défense n’est donc pas en hausse effrénée.

Le coût de la défense en perspective

Les finances publiques et la situation économiques ont nettement changé depuis 1990, et il faut donc mettre le coût de la défense en perspective. Une première manière de faire est de le comparer au total des dépenses de la Confédération, à savoir 69,6 milliards en 2018 (données SF). 

En 2018 les dépenses de défense représentaient 6.8% des dépenses de la Confédération (7,8% si nous tenons compte des indemnités APG). Cette part a nettement chuté depuis 1990, lorsqu’elle atteignait 18%, et n’augmentera que légèrement dans les années à venir.

Le coût de la défense peut aussi être comparé au PIB. La figure ci-dessous montre qu’en 2018, ce coût ne représentait que 0,7% du PIB (ligne bleue, 0,8% si nous incluons l’APG dans la ligne rouge). C’est moins de la moitié du poids de la défense en 1990. Si le ratio devrait augmenter dans les années à venir, en partie à cause de la chute du PIB dans la crise actuelle, il restera à un niveau modéré.

Le poids effectif des dépenses militaires, par rapport au budget total ou au PIB, est modéré et a nettement diminué depuis la fin de la guerre froide. Si on pense souvent que l’armée est une institution figée, ces chiffres montrent qu’il n’en est rien et qu’elle a traversé un redimensionnement substantiel.

Comparaison avec les autres postes de dépenses

Il est intéressant de rappeler la composition des dépenses publiques en Suisse. Commençons par la Confédération: en 2018 l’armée représentait 7,8% des dépenses (en incluant les indemnités APG dans les dépenses de défense et dans le total). C’est moins que la formation (10,1%), le trafic et les télécommunications (13,3%) et les dépenses sociales (31,9%).

La Confédération n’est qu’un des niveaux de gouvernement en Suisse, et les Cantons, Communes et assurances sociales jouent un rôle important, notamment dans la santé, la formation et les prestations sociales. Il convient donc de considérer les dépenses de l’ensemble des collectivités. En 2017 (dernière année avec des chiffres consolidés) la défense n’était qu’un petit poste, représentant 2,6% des dépenses. En fait les prestations des collectivités sont principalement dans le domaine social (40%), la formation (17,6%) et la santé (7,2%). La faible part de la santé peut surprendre, mais rappelons que ces chiffres n’incluent pas les prestations financées par le biais des caisses maladies, qui sont des entités privées.

Comment cette composition a-t-elle évolué dans le temps? Entre 1990 et 2018 le PIB a augmenté de 2,4 % par année en moyenne. Le taux de croissance correspondant pour les dépenses de la Confédération est de 2,8%. Tous les postes de dépenses ont augmenté, avec des croissances annuelles de 3,9% pour la formation, 2,9% pour la santé et 4,3% pour les dépenses sociales. La défense fait exception, et est la seule catégorie où les dépenses ont baissé de 0,6% par an.

Notre analyse montre clairement que la défense n’a pas siphonné des ressources au détriment d’autres besoins. Bien au contraire, elle représente le seul poste qui a dû se serrer la ceinture alors que les autres catégories affichaient une croissance soutenue.

Une vue internationale à plus long terme

Les données de la Banque Mondiale permettent une comparaison internationale sur une longue perspective des dépenses militaires au PIB. Dans le cas de la Suisse ce ratio est en nette baisse depuis 1960 où il se montait à 2,7% (avec prestations APG). Si la baisse a été particulièrement marquée depuis la fin de la guerre froide, la tendance était déjà présente auparavant. L’armée des années 60-70 appartient bien au passé.

Si nous comparons la situation par rapport aux autres pays, nous voyons que la Suisse dépense peu pour sa défense. Sans surprise les Etats-Unis consacrent une part plus importante de leur PIB à leurs forces armées, et il en va de même – dans une moindre mesure – pour la France et le Royaume Uni, reflétant la présence globale de ces pays. La tendance à la baisse est largement observée. 

Elle est marquée aux Etats-Unis avec la fin de la guerre du Vietnam, ainsi qu’en Europe avec la fin de la guerre froide. Les dividendes de la paix ont été encaissés depuis plusieurs années. 

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*Professeur d’économie, Graduate Institute Geneva






 
 

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