La Turquie: pas de ma faute

mardi, 21.08.2018

Marie Owens Thomsen*

Depuis plusieurs années, l’économie turque s’est détériorée sur plusieurs aspects. Il est donc plutôt sournois de la part du Président Erdogan d’attribuer la cause de la crise récente à la manipulation par les étrangers.

Le taux d’inflation est au cœur du problème, passé d’un point bas en 2011 à 4% (évolution sur 12 mois) à presque 16% à la fin du mois de juillet de cette année. Cette évolution aurait pu être modérée par la Banque centrale turque, si seulement le gouvernement l’avait laissée faire, et si, au moins, le président n’avait pas déclaré qu’il pensait que les taux d’intérêts étaient «la mère et le père de tous les maux» (Reuters, mai 2018).  

Le taux d’inflation a augmenté en ligne avec l’expansion du crédit, qui a contribué à la hausse des salaires dans le secteur manufacturier turc. Ces derniers progressaient déjà de 19% en 2016 en glissement annuel, quand l’inflation était encore limitée à 7.8% en moyenne annuelle. En même temps, la croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) s’est ralentie, passant de 10% en glissement annuel en 2011 à environ 4% en 2016 (et s’élevait à 7.4% au premier trimestre 2018). Le président a alors adopté une politique économique favorisant la croissance «à tout prix», alors même que la vaste majorité des économistes soutient qu’il est nécessaire de maîtriser l’évolution des prix pour pouvoir maximiser le taux de croissance du PIB. D’ailleurs, la Banque centrale turque maintient l’objectif pour sa politique monétaire de limiter l’inflation à 5% par an. 

Là où le Président Erdogan peut avoir raison par rapport aux étrangers, c’est dans leur confiance dans sa politique économique, qui s’est détériorée depuis qu’il a changé la Constitution afin de pouvoir devenir président en 2014. L’agence de notation S&P note actuellement la Turquie à BB-, soit trois crans en dessous d’une notation non-spéculative (dite «investment grade»). Toutefois, les investisseurs pensent visiblement que le pays devrait se voir attribuer une note encore plus basse, car la dette turque en dollars américains s’échange à des prix comparables à la dette émise par des entités notées CCC, soit encore deux niveaux plus bas – notation que le S&P dit attribuer quand l’émission est vulnérable et tributaire de conditions économiques et financières favorables pour respecter ses engagements financiers. Un autre signe que les investisseurs estiment que le risque de non-paiement est élevé se trouve dans le prix des CDS (Credit Default Swaps) qui reflètent justement le coût pour s’assurer contre ce risque. Concernant la Turquie et pour une maturité d’un an, le prix était de 40 points de base en début d’année, et de 520 points de base le 17 août, ayant touché 624 points de base le 15 août dernier. 

Comment regagner la confiance des investisseurs lorsque l’on refuse de relever les taux d’intérêts et de demander l’aide du Fonds monétaire international? L’aide apportée par le Qatar pourrait s’avérer polarisante car le Qatar s’est plutôt allié avec l’Iran contre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. En même temps, selon Reuters, l’avocat du Président Trump, Rudy Guiliani, travaillerait pour le Qatar, et le pays a commandé six avions Boeing pour 2.2 milliards de dollars. Visiblement, l’opportunisme prime, et selon le dictionnaire, dans le sens biologique, l’opportuniste «manifeste sa virulence sur des organismes aux défenses immunitaires affaiblies». Et ce ne sera pas de sa faute...

*Indosuez Wealth Management






 
 

AGEFI



...