La suspicion de compétence

dimanche, 25.11.2018

Jacques Neirynck *

Depuis des mois, la répétition du même phénomène politique appelle maintenant une réflexion de fond sans complaisance. Il s’agit de ces attaques systématiques des politiques les plus compétents, en vue de leur élimination de l’arène du pouvoir: Broulis, Moret, Maudet, Barazzone, Savary.

Une belle brochette d’hommes et de femmes qui ont atteints des résultats significatifs en gestion de la chose publique.

Tous et toutes ont été attaquées en dessous de la ceinture.

On reproche à l’une de ne payer que des acomptes sur ses impôts alors que l’administration ne fournit pas un décompte définitif.

A l’autre, d’avoir reçu des dons pour la campagne électorale de son parti. Ou encore d’avoir accepté des billets pour un spectacle. Un autre d’avoir trop téléphoné et de s’être déplacé en taxis.

Un profiteur des lois

Le crime le plus abominable est d’avoir voyagé en dehors de nos frontières, tous frais payés par un tiers. En particulier, un milliardaire, qui est, par sa réussite même, l’objet d’un soupçon légitime. Pire: il est au bénéfice d’un forfait fiscal, qui, bien que légal, le stigmatise comme un profiteur des lois.

Rien des faits allégués et complaisamment étalés ne viole une loi quelconque. Mais trop c’est trop! Comment peut-on réussir en politique sans être de ce fait soupçonnable des plus noirs desseins et des plus troubles comportements!

Si quelqu’un réussit, c’est parce qu’il est trop compétent, trop intelligent, trop habile, trop éloquent. La gestion de l’être helvétique requiert plutôt, selon l’attente du peuple et d’une certaine presse, de la modestie, de la retenue, de l’austérité, qualités civiques qui excusent toute incompétence.

Les débâcles de Swissair et de l’UBS, l’incapacité de gérer les pensions et les soins de santé, les mésaventures de l’aviation militaire et de l’informatique publique, le scandale des cars postaux, la gabegie des négociations avec l’UE constituent des certificats, non pas de bonne gestion, mais de gouvernance légitime par des acteurs peu doués et donc excusables.

Ils ne sont jamais sortis des frontières, ils ne comprennent pas l’anglais, ils sont totalement incultes, ils commettent gaffe sur gaffe. Mais c’est rassurant: ils sont à hauteur humaine. Ils sont pareils aux citoyens les moins doués.

Un concurrent à éliminer

Dans ce procès fait aux meilleurs parce qu’ils sont trop bons, il y a plusieurs mobiles.

Le premier, le plus évident est l’élimination d’un concurrent trop bien installé, soit par un autre parti, soit par complot interne dans le propre parti de la victime.

Le second, la jalousie du citoyen ordinaire qui envie les élus. Le troisième, le souci de vendre du papier en exploitant le sentiment précédent. Pour les futurs candidats à l’élection, la consigne est donc claire: il faut obstinément réussir à échouer pour établir la preuve d’une rassurante incompétence.

*Professeur honoraire EPFL






 
 

AGEFI



...