Les marchés actions du monde entier se sont mis à douter

jeudi, 11.10.2018

La réunion de plusieurs facteurs préoccupants a provoqué un mouvement négatif généralisé par lequel certains secteurs ont été particulièrement touchés.

Christian Affolter

Samy Chaar. Chef économiste de Lombard Odier.

Les facteurs d’incertitude sont devenus trop nombreux et trop pesants pour maintenir l’optimisme fondé sur la conjoncture et la marche des affaires des entreprises. Ce sont précisément les secteurs qui ont offert le plus de soutien jusqu’ici qui en ont été fortement touchés. A Wall Street mercredi, les valeurs tech ont subi la correction la plus importante – mais affichent toujours une performance 2018 largement positive. Il n’empêche que depuis le début de ce mois déjà, les valeurs tech phares que sont les GAFA, ainsi qu’Intel ou Microsoft sont en baisse marquée. La raison la plus souvent évoquée pour celle-ci est qu’en réaction aux taxes douanières déjà décidées par le président Trump et celles qu’il menace de mettre en place encore, les autorités chinoises pourraient à leur tour prélever des taxes sur des composants ayant un impact sur les chaînes d’approvisionnement. Cela conduirait à un renchérissement des biens, et finalement à une inflation plus forte qu’anticipé.
Cet impact sur les chaînes d’approvisionnement peut aussi expliquer pourquoi les tech européennes et suisses sont touchées tout autant par ce conflit. Les trois valeurs tech suisses les plus visibles en raison de leur inclusion dans le SLI, Austriamicrosystems, Logitech et Temenos en livrent un reflet fidèle, avec des baisses importantes ce mois. Inficon, Kudelski et u-blox ne sont pas en reste.

Les bancaires ont réagi à la divergence sur les taux

Elles ont été rejointes jeudi par les bancaires et les assureurs. Celles-ci réagissent à une préoccupation qui s’est accentuée ces derniers jours. Le président Trump a critiqué une nouvelle fois la politique monétaire de la Fed, qui à son avis relève les taux à un rythme beaucoup trop rapide. Pour ne rien arranger, les banques américaines ont elles aussi ouvert dans le négatif jeudi. Nous avons interrogé à ce sujet Samy Chaar, Chef économiste de Lombard Odier, qui tempère quelque peu. «Chaque montée de taux représente une espèce de stress test naturel, auquel les marchés doivent s’ajuster. C’est ce qui s’est passé à nouveau lorsque le rendement des bons du Trésor américain à 10 ans a franchi le seuil des 3,25%. Il ne faut pas parler de grands mouvements de réallocations des actions vers les obligations pour autant, c’est plutôt un processus de rééquilibrage. D’ailleurs, il faut constater que les couvertures habituelles que représentent les actions défensives n’ont pas vraiment bien réagi. Ce ne sont pas les obligations non plus qui ont été les principales bénéficiaires de la baisse, mais le produit des actions vendues a bénéficié aux liquidités. Cela signifie que les investisseurs veulent pouvoir revenir rapidement sur les marchés actions lorsque la situation s’améliore. Les conditions pour une correction majeure ne sont donc pas encore réunies. Ce n’est donc pas la première fois que nous voyons un mouvement de baisse suite au franchissement d’un palier au niveau des taux. Celui-ci ne comporte donc aucun message pour la Fed, à mon avis. Il n’y a aucune raison pour la Fed de ralentir son processus de resserrement. Il est cependant clair aussi que la configuration est devenue plus difficile par rapport à celle d’il y a quelques années, avec un coût du capital en hausse, du moins aux Etats-Unis.»
Les révisions à la baisse des prévisions conjoncturelles par le FMI forment une autre raison pour la baisse souvent citée ces jours. «Elles viennent plutôt accréditer un mouvement qui est déjà bien enclenché. Malgré ces révisions, il ne s’agit pas d’une correction majeure non plus. L’économie des Etats-Unis bénéficiera toujours de l’expansion fiscale, et le consensus pointe vers un ralentissement du rythme particulièrement robuste – 3% sur 12 mois – à 2,5% l’année prochaine.» Cependant, il ne faut pas non plus se faire trop d’espoirs par rapport à un potentiel de rattrapage en Europe. «Le monde financier s’oriente à la réalité américaine. Lorsqu’il y a une grande correction sur les actifs en dollars US, il est peu probable que vous soyez préservés en Europe», insiste Samy Chaar.
Bon nombre d’autres stratèges rejoignent l’analyse que malgré ce mouvement important, les fondamentaux restent positifs. Le directeur des investissements d’UBS Wealth Management Mark Haefele notamment a confirmé sa vision positive des actions: «étant donné les perspectives des fondamentaux, nous continuons à recommander une position à surpondérer sur les actifs risqués dans notre allocation d’actifs tactique».
La saison des résultats trimestriels s’annonce néanmoins très intéressante. Les entreprises doivent prouver leur capacité d’atteindre des objectifs devenus ambitieux dans beaucoup de cas.

Les doutes sur la Chine pèsent sur les actions du secteur du luxe

Les objectifs de cours de l’action Swatch tout comme pour celle de Richemont témoignent encore des espoirs suscités cette année par les représentants du secteur du luxe. Ils ne correspondent pas du tout à ce qu’anticipent actuellement les investisseurs. Les actions agissent plutôt comme un baromètre pour les préoccupations au sujet d’un ralentissement de la croissance économique en Chine. Certains observateurs soulignent d’ailleurs que le marché actions chinois est en baisse depuis bien plus longtemps que l’américain ou ceux d’Europe. La baisse 2018 de l’indice Shanghai Composite a atteint jeudi 17,6%, celle du Hang Seng hongkongais 12,5%.
Les chiffres au troisième trimestre publiés mercredi du français LVMH ont plutôt confirmé ces craintes, avec un ralentissement de la croissance plutôt qu’une hausse supérieure aux estimations. Le luxe pourrait compter parmi les premières victimes d’une guerre commerciale ouverte entre la Chine et les Etats-Unis, puisque l’Empire du Milieu réunit environ un tiers des ventes du secteur.
Le fait d’appartenir à la catégorie des valeurs de croissance, souligné mercredi par les analystes de Morgan Stanley pour justifier leur décision de souspondérer le secteur (au lieu d’être neutre), n’aide pas non plus les représentants du luxe. Selon les analystes, la confiance des consommateurs chinois est désormais sur le déclin.
Cette note, tout comme les indications de LVMH, ont fortement touché Richemont et Swatch le même jour. Après avoir affiché une avancée maximale de près de 25% en juin pour Swatch, la performance 2018 des deux se situe maintenant clairement dans le rouge.
Les français Kering et LVMH se trouvent certes encore dans le positif cette année, mais ont eux aussi perdu une part considérable de leur bond printanier. Rappelons notamment l’enthousiasme qu’avait suscité la croissance du chiffre d’affaires de Gucci, en hausse de 36% au premier semestre, le bénéfice ayant même rebondi de 62%. Mais Kering a aussi semé des doutes, en particulier en Suisse, avec l’annonce de la délocalisation vers l’Italie de 150 postes dans la distribution au Tessin.
La note de Morgan Stanley laisse cependant aussi une lueur d’espoir. Contrairement aux actions du luxe des autres marchés européens, les titres de Richemont et Swatch se trouvent plutôt vers le bas de leurs valorisations historiques.
 Les groupes horlogers ont néanmoins aussi la réputation d’être les plus volatils au sein du secteur. Quant aux objectifs des analystes bien plus élevés que le cours actuel, ils signifient simplement que ceux-ci continuent à y croire – les dernières estimations datent du début de ce mois.






 
 

AGEFI



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