La promotion de l’art!

dimanche, 01.03.2020

Jacques Neirynck *

Jacques Neirynck.

Trois théâtres lausannois subventionnés par les pouvoirs publics promeuvent du 25 mars au 5 avril un festival des arts de la scène, théâtre, danse, performance (?), arts visuels (?). En réalité le théâtre est le parent pauvre, soit cinq pièces sur dix-huit spectacles.

Encore faut-il compter comme pièce celle qui s’intitule «Pièce sans acteurs» bâtie sur un dialogue entre deux haut-parleurs dans le but de «questionner par l’absurde l’absence de l’humain». Pour les quatre autres, on peut dénombrer deux auteurs de langue allemande, Peter Handke et Thomas Bernhard, une adaptation de l’Etranger de Camus et une «performance» sans auteur avoué.

On chercherait en vain dans ce festival une pièce écrite par un auteur de langue française, alors qu’à Paris on joue avec succès deux auteurs vivants de grand talent, Yasmina Reza et Eric-Emmanuel Schmitt. Comme la direction de ce festival semble ignorer l’existence d’un théâtre de lague française, on se permet de les instruire. Depuis Molière, Racine, Marivaux, Beaumarchais des siècles révolus jusqu’à Feydeau, Guitry, Montherlant, Anouilh, Claudel, Cocteau, Giraudoux, Camus, Sartre, Beckett, Genet, Ionesco du siècle dernier, il existe un vaste répertoire de qualité basé sur des textes d’écrivains.

Force est de constater que le but des scènes lausannoises n’est plus de promouvoir cette culture là, mais de la mettre sous le boisseau en l’ignorant purement et simplement. Il faut supposer que pour les décideurs la véritable culture, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’est pas le but, mais qu’ils privilégient plutôt une forme d’inculture, de négation de la tradition comme si celle-ci ne charriait que des niaiseries.

Certes la langue utilisée dans la vie de tous les jours n’a plus la qualité de ce qui se jouait jadis pour un public cultivé. Une tragédie de Racine suppose une attention soutenue, une connaissance du contexte, un intérêt pour la réflexion politique, pour la religion, pour des relations amoureuses qui ne se résument pas au coït. Les directeurs de théâtres estiment-ils que ce genre de public n’existe plus?

En général la littérature a pour but et pour résultat d’élever le lecteur ou le spectateur au-dessus de ses préoccupations quotidiennes. Elle constitue une formation continue vers le beau et le bien. La capacité d’écrire n’est pas à la portée de n’importe qui. Beaucoup des prétendus spectacles qui encombrent ce festival insistent sur l’absurde, la violence, le non-sens. Ils rencontrent un certain public à son niveau en essayant de l’y maintenir, voire de l’abaisser.

Les pouvoirs publics n’ont pas à censurer ces divagations, mais ils n’ont pas non plus à les promouvoir avec l’argent des impôts. Sauf si, en passant aux aveux, ils cherchent à lutter contre la culture, dite bourgeoise, en empêchant le bas peuple de se cultiver, de former son goût, d’aiguiser son sens critique.

On entend souvent des décideurs politiques dire avec aplomb que toutes les activités se valent, qu’il n’existe pas de critère de qualité, que tout est dans tout et donc rien dans rien. Cette forme de laisser-aller, de négativisme, de promotion de l’absurde, n’est pas faite pour fonder une société sur des valeurs. Mais ce dernier mot lui-même est-il encore compréhensible?

* Professeur honoraire, EPFL






 
 

AGEFI



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