La relève de Dupin 1820 illumine deux siècles d’histoire

dimanche, 10.11.2019

La plus ancienne maison de décoration genevoise, Dupin 1850, a modernisé sa boutique du centre-ville.

Sophie Marenne

Pascal, Stéphane et Alix Luthi. Ils représentent la troisième et la quatrième générations de la famille au sein de l’établissement.

Les portes de Dupin 1820 ont été rouvertes, fin octobre, sur une salle d’exposition métamorphosée. L’arcade de 130 m2 située à Rive n’avait presque pas changé depuis près de 14 ans: elle a été remise au goût du jour, dans une refonte totale du sol au plafond. Créations de designers contemporains, nouvelles marques et nouvelles branches de compétences s’exposent dans le showroom de cette compagnie – l’une des plus anciennes de la ville – qui fêtera son 200e anniversaire l’an prochain.

Derrière ces transformations, on retrouve la patte d’Alix Luthi, fille de l’actuel directeur de l’entreprise d’architecture d’intérieur et de décoration, Pascal Luthi. Cette double diplômée – en architecture d’intérieur et de l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) – a mené les rénovations. Attirée par le volet créatif de ce métier et heureuse de se lancer dans l’aventure familiale, elle a rejoint la société en 2019 alors qu’elle terminait ses études. «Au-delà des transformations, elle est chargée de tout ce qui est lié au marketing et à la communication, soit ce qu’on n’a jamais eu le temps de faire en tant que PME artisanale», commente son père.

Comme un écho du passé

Vu son ampleur, la rénovation ne s’est pas faite sans son lot de conflits intergénérationnels. Si l’imposante bibliothèque en pin d’Oregon, qui se trouvait déjà à l’emplacement précédent de la rue du Rhône, a tout à fait trouvé sa place, telle quelle, en trônant à l’arrière de la boutique, ce n’est pas le cas de la bibliothèque de tissus. Ce meuble en acajou du Honduras a été repeint en gris-beige: un véritable sacrilège pour Pascal Luthi. «J’étais fondamentalement contre. Mais je l’ai tout à fait accepté depuis», admet-il dans un sourire.

La compagnie ne risque-t-elle pas d’effrayer ses clients avec son allure plus contemporaine? «Ça a été mon inquiétude au début, vu notre image assez classique. Mais tous nos contacts se montrent ravis du nouvel agencement», assure le directeur. La responsable marketing ajoute: «Effectivement, nous arborons une plus grande modernité dans les lignes de meubles. Mais nous conservons fondamentalement l’ADN de Dupin.»

Reflet de ses manufactures

La mue a été réalisée en un laps de temps très court: une étude de trois mois et puis un mois et demi de travaux. «D’abord, car la plupart des artisans impliqués étaient les nôtres. Ensuite, parce que nous avons l’habitude de les coordonner», dit Pascal Luthi. Le nouveau visage de l’arcade illustre le savoir-faire des différents métiers de l’entreprise: peintres, créateurs de matière, ébénistes, cuisinistes, tapissiers, courtepointiers, poseurs de revêtement de sol, architectes et décorateurs d’intérieur. «Ce panel de compétences nous permet d’être autonomes. Notre force est de pouvoir acheter la matière première – sable de marbre, placage de bois ou tissu – puis de la transformer et de la travailler jusqu’aux finitions.»

La plupart des 60 collaborateurs de Dupin 1820 exercent dans la maison mère des Acacias, au sein de huit ateliers d’artisans. Bien plus vaste, cette implantation se déploie sur 4000 m2 et abrite une grande salle d’exposition, un cabinet d’étude d’architecture et la direction.

Sur l’avenue de Champel, le troisième magasin Dupin 1820 sera rénové prochainement, à son tour. «Si la boutique de Rive a été repensée dans une impulsion de fraicheur, ce point de vente gardera une image plus classique afin de répondre aux goûts de toute notre clientèle», précise le directeur.

Rayonner depuis Genève

La gamme de clients s’étend du particulier qui désire acheter un meuble ou faire un cadeau, à celui qui envisage une transformation en profondeur de son chez-lui. En sus, les entreprises comptent pour environ 30% des fidèles la société: des professions libérales, des compagnies aériennes ou encore des promoteurs immobiliers. Pour le moment, Dupin 1820 travaille, par exemple, sur l’intégration de Baghera Wines au sein du Beau-Rivage de Genève.

Depuis 2008, la compagnie reine du canton en matière d’architecture d’intérieur exporte son savoir-faire. «Nous avons déployé des projets aux Émirats arabes unis, en France, en Finlande, à Monaco, au sultanat d'Oman ou encore en Thaïlande. A certaine période, nous avons réalisé plus de la moitié de notre chiffre d’affaires à l’étranger», indique Pascal Luthi. Bien souvent, les commanditaires de ces réalisations sont des clients qui habitent Genève, qui ont été satisfaits par Dupin 1820 et qui désirent la même excellence dans leur pays d’origine. «Malheureusement, l’attractivité de la Suisse et de Genève a diminué ces dernières années. Nous avons perdu une part non négligeable de cette clientèle internationale», déplore-t-il. En parallèle, l’établissement a bien rebondi sur le marché local genevois.

La saga familiale compte se poursuivre pour bien des saisons

Avant d’être patron, Pascal Luthi est ébéniste. «C’est mon premier métier. Mon âme est liée au bois», raconte celui qui a fait l'Ecole des arts et métiers à Genève, puis une école des beaux-arts à New Bedford près de Boston et enfin un cursus en architecture d’intérieur à New York. Il a notamment mis au point une technique qui permet de rendre le bois lumineux, laissant passer la lumière à travers ses fibres. «Notre esprit novateur nous pousse à créer des nouveautés chaque année.» La dernière en date: des applications en sable de marbre dont les motifs réagissent à l’intensité de la lumière. Murs entiers ou panneaux décoratifs, ce département inédit est central dans le nouvel agencement de la boutique du cœur de la cité. Actif dans l’entreprise depuis 30 ans, le Genevois la dirige depuis une quinzaine d’années en tandem avec son frère Stéphane, architecte de formation qui porte le volet administratif. Ce duo représente la troisième génération au sein de la compagnie, après que leur grand-père Albert Luthi ait racheté l’établissement au milieu du XXe siècle. Fondée par le sculpteur d’objets décoratifs en bois Auguste Dupin au début du XIXe siècle, la manufacture était restée aux mains de cette famille durant cinq générations jusqu’à sa vente à la famille Luthi par un duo de sœurs sans descendance.

Sous l’impulsion des frères Luthi, l’établissement a opéré un premier virage en 2015 en abandonnant le patronyme de «maison Dupin» pour «Dupin 1820». La modernisation se poursuit sous la houlette d’Alix Luthi qui aborde l’avenir avec confiance. «Il est vrai que les habitudes de consommation ont changé en matière d’ameublement, mais je crois dans le renouvèlement de la clientèle. Les retours enthousiastes que nous avons reçus après la réinauguration de l’arcade en sont la preuve.»

Et la saga familiale n’est pas prête de s’arrêter. En tant qu’étudiant en microtechnique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), le frère d’Alix, Adrien Luthi, cherche à développer une application d’agencement virtuel de mobilier en direct, liée à la société, pour son travail de master.






 
 

AGEFI




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