La pire corruption est celle du meilleur

dimanche, 14.04.2019

Jacques Neirynck*

André Comte-Sponville émet une question provocante: «tout musulman n’est pas islamiste, mais tout islamiste est musulman; qu’est ce qui dans l’Islam entraîne cette dérive?» On peut du reste poursuivre la même question au sujet de tout groupe humain. Tous les chrétiens n’ont pas été inquisiteurs, mais tous les inquisiteurs étaient chrétiens. Tous les marxistes n’ont pas été staliniens, mais tous les staliniens étaient marxistes.

Telle est l’application récurrente du proverbe latin: corruptio optimi pessima, la pire corruption est celle du meilleur. En français: l’enfer est pavé de bonnes intentions. En japonais: le poisson pourrit par la tête. Cela renvoie à des situations contemporaines. Comment les Etats-Unis, inventeur au siècle des Lumières de la démocratie moderne, ont-ils pu élire comme président un Donald Trump? Comment en Suisse des hommes politiques excellents, tels que Pierre Maudet, Guillaume Barazzone, Rémy Pagani ou Yannick Buttet, ont-ils pu trébucher sur des faiblesses personnelles?
Il faut donc analyser tout discours sur le Bien pour y découvrir l’amorce du Mal. Les mouvements, les communautés, les partis ou encore les églises, qui définissent les contours du Bien, veillent à s’inclure dans les détenteurs de celui-ci pour mieux en exclure les autres, tous les autres, spécialement leurs ennemis naturels. Cela explique le mouvement spontané des gilets jaunes qui ont réussi sans structure, sans finances, sans légitimité à paralyser l’action du gouvernement français et à soutirer une dizaine de milliards. Ils sont prétendument le peuple français, tandis que les autres citoyens, bien plus nombreux en sont exclus.

Le Mal est nécessaire

Les institutions sont le Mal, leur refus le Bien. Au nom de cette distinction, des émeutes, des destructions et des pillages ont été effectués en toute impunité. Tout en se proclamant non violents, ils ont fini par admettre que seules ces violences les ont fait écouter, c’est-à-dire que le Mal est nécessaire pour produire le Bien.
Ils ont reproduit en notre siècle les mécanismes de conquête et d’exercice du pouvoir utilisés précédemment par le nazisme et le communisme, grands organisateurs de camp de concentration et d’extermination des autres, prétendument des suppôts du Mal. Les spécistes qui fracassent les vitrines de boucheries sont de la même engeance, comme les environnementalistes qui sont opposés aux OGM, aux éoliennes et aux antennes de téléphonie mobile. Au nom du patriotisme et de la tolérance religieuse, le peuple suisse a fini par caser dans la Constitution le 29 novembre 1009 un article interdisant la construction de minarets.
Au lieu de vouloir instaurer le règne abstrait du Bien, il faudrait se limiter à l’exercice de la bonté et de la bienveillance à l’égard de tout le monde, surtout de ceux qui sont différents.

* Professeur honoraire, EPFL






 
 

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