La physique n’énonce pas des opinions

dimanche, 09.02.2020

Jacques Neirynck *

Jacques Neirynck.

Suzette Sandoz, professeure émérite de droit, vient d’être contredite par une assemblée de dix professeurs de nos universités. Sa thèse: «La science n’est pas une religion. Or les avis scientifiques divergent indiscutablement sur la cause du réchauffement climatique et il serait extrêmement intéressant d’assister à un vrai débat scientifique sur les causes d’un réchauffement climatique qui n’est pas contesté.» Légitimement alertés, les spécialistes des sciences naturelles ont répliqué: «Suggérer qu’il nous faudrait écouter les deux côtés du débat dénote une mécompréhension profonde du degré de certitude que la science a atteint.»   
Il est légitime pour une juriste de remettre en cause quelque certitude que ce soit puisqu’elle sait par expérience historique qu’elle n’est que provisoire, soumise à l’évolution de l’opinion publique. Avant d’examiner un texte de loi proposé par l’administration fédérale, la commission compétente se doit de convoquer et d’écouter tous les corps constitués qui peuvent traduire le sentiment populaire sur la décision à prendre, tant il est vrai en Suisse que le peuple aura toujours le dernier mot. La loi d’aujourd’hui contredit souvent celle d’hier.
Les sciences naturelles fonctionnent autrement. Elles bénéficient d’une réussite brillante depuis quatre siècles. Les premières revues scientifiques paraissent à la même époque et servent de modèle aux  revues qui abondent aujourd’hui: Nature, Science, The Lancet. Un mécanisme a émergé, qui gouverne aujourd’hui la démarche de la recherche scientifique par consensus et qui décide des «certitudes».

La science se gère en libre marché

L’expertise des articles soumis pour publication écarte les productions non originales, contenant des erreurs ou carrément frauduleuses. L’existence d’un comité constitué d’autorités du domaine joue un rôle prépondérant pour la qualité et la réputation d’une publication scientifique.
Cette évaluation par les pairs (peer review en anglais) assure la sélection des meilleurs articles et à travers ces périodiques le progrès de la science. Il n’y a pas de pouvoir organisateur, de pape de la physique ou de la biologie. La science se gère elle-même en libre marché. Pourquoi ce qui fonctionne si bien pour les sciences naturelles ne le peut pour les sciences humaines, le droit, l’économie, la sociologie?
Les phénomènes physiques sont prévisibles parce qu’ils obéissent à des lois qui ne changent pas. Les phénomènes économiques ou sociaux sont aux antipodes de la physique. La sociologie est incapable de prévoir les révolutions et parvient à en donner a posteriori plusieurs explications contradictoires entre elles. L’économie ne peut prévoir les mouvements de la Bourse parce que, si elle le faisait, les positions prises dès l’ouverture de celle-ci par les opérateurs annuleraient la prévision.
Si les spécialistes des sciences humaines comprenaient que leur savoir est d’une autre nature que celui des facultés de sciences naturelles, on pourrait arrêter la controverse sur le climat qui n’a plus lieu d’être. La science de la Nature ne prétend nullement être une religion mais elle est plus qu’une croyance. L’effet de serre du CO2 ne relève pas d’une opinion, mais d’une certitude devenue une évidence.

* Professeur honoraire, EPFL






 
 

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