La phobie des voyages

dimanche, 28.10.2018

Jacques Neirynck*

La façon la plus sûre de briser une carrière politique consiste à accepter une invitation à voyager tous frais payés. Le président du Conseil d’Etat genevois y a perdu son poste et sa réputation. Même s’il a commis des erreurs de communication, on peut estimer la sanction sévère. Un magistrat reste un homme faillible, sauf à ne courir jamais aucun risque. Certes il ne peut accepter quelque avantage que ce soit si cela conditionne l’attribution par lui-même d’un avantage à celui qui l’a invité. Mais c’est seulement dans le cas précis de cet échange que réside la notion de corruption. Sinon cela fait partie des cadeaux que tout un chacun peut recevoir de la part d’un ami.

Sans qu’il y ait apparemment de relation de cause à effet, l’EPFL vient aussi de publier une directive restreignant la liberté de ses collaborateurs d’accepter de telles invitations. Tout comme pour les membres d’un exécutif, on doit questionner la pertinence d’une telle suspicion. D’autant que l’EPFL reconnait n’avoir jamais rencontré un cas d’avantages qui poserait un problème.

D’où vient cette phobie des voyages ? Ceux-ci sont, dans l’opinion publique et dans une certaine presse, l’équivalent des vacances. Pour la plupart des citoyens, c’est une occasion de s’évader, de découvrir des pays, de se reposer, de se détendre. En un mot c’est un divertissement qu’il faut payer de sa poche. Le reproche à l’égard des notables porte sur la nature du voyage : ce serait un plaisir plutôt qu’un travail, une frasque sans nécessité.

Certains nourrissent donc la fiction d’un gouvernement cantonal strictement limité à la gestion des affaires locales, sans aucune raison valable de sortir des frontières suisses. De même le professeur d’université serait un personnage poussiéreux enfermé dans son cabinet dont il ne doit sortir sous aucun prétexte.

Or, le monde change. Il se mondialise même. Les responsables politiques ou scientifiques ont le devoir impératif de se tenir au courant de ce qui se passe ailleurs, de rencontrer leurs homologues, d’intéresser des firmes à s’établir en Suisse, de collaborer avec des laboratoires étrangers, de susciter des sponsors, d’être invité à donner des conférences ou des cours dans d’autres universités. Un responsable sans réseau étranger manque à son devoir. Il a toujours une fonction annexe d’ambassadeur.

Quoiqu’en pensent certains, si prompts à censurer les politiciens ou les fonctionnaires, la Suisse est un petit pays dans un monde peuplé d’Etats démesurés et tout-puissants. Elle ne peut vivre sans exporter des produits ou des services de haute technicité. Un politicien ou un chercheur ne travaille pas pour sa satisfaction personnelle mais pour soutenir la continuelle métamorphose de l’économie nationale. Plus qu’une information écrite, le contact est nécessaire et les rencontres essentielles. Il faut cesser de les critiquer.

*Professeur honoraire EPFL






 
 

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