La force des migrants

mardi, 07.05.2019

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

Nous sommes souvent tentés de penser que la taille de la population est déterminante pour la croissance d’une économie et son importance dans l’économie mondiale. Effectivement, entre l’an 1 et le début du XIXe siècle, la Chine et l’Inde dominaient l’économie mondiale. Pourtant, cet élément certes important n’est pas toujours le facteur dominant, car entre le début du XIXe et la moitié du XXe siècle, les Etats-Unis et l’Europe émergeaient comme les premières puissances économiques mondiales. 

Une multitude de facteurs a contribué à produire cette période atypique dans l’histoire de l’économie: innovation technologique, éducation, système politique, colonisation, esclavage, et bien d’autres. Bien que  la population chinoise atteigne aujourd’hui 1.4 milliard et la population indienne 1.3 milliard (2017, Banque mondiale), et qu’elles représentent ensemble 36% de la population mondiale et même 60% du continent asiatique, il est encore vrai que les pays les plus riches aujourd’hui ne sont pas les plus peuplés.

Toutefois, tout cela pourrait bien changer. Il est possible que d’ici 2020, l’Asie contribuera pour 50% du PIB global, en termes de parité de pouvoir d’achat. L’évolution future de l’économie mondiale ne sera pas simplement le résultat de la taille des populations, mais dépendra de l’inter-connectivité de l’économie mondiale concernant le commerce international, le transfert technologique et la migration. 

Tout en mettant en avant l’interdépendance de ces variables, un article de Klaus Desmet, David Krisztian Nagy, et Esteban Rossi-Hansberg concernant la géographie du développement (lauréat du prix Robert Lucas cette année; Journal of Political Economy) conclut que l’Occident ne pourra conserver sa domination économique qu’en cas de réduction des restrictions en matière de migration. Une libéralisation totale de la migration engendrerait un PIB trois fois plus important que dans le cas contraire, et 60% des gains proviendraient de la migration vers les pays aujourd’hui les plus riches. Dans ce cas, plus de 70% de la population mondiale changerait immédiatement de pays. Dans la mesure où une telle migration effraie, l’analyse met en exergue l’interaction entre la libéralisation des échanges de biens et de services d’un côté, et la libre circulation des personnes de l’autre. Plus il y a de protectionnisme commercial, plus les gains économiques d’une libéralisation totale des flux migratoires seraient importants. Ainsi, les flux migratoires et commerciaux sont substituables: une libéralisation du commerce international réduirait en quelque sorte la nécessité de la libre circulation des personnes pour une augmentation du PIB donné.  

Dans le climat politique actuel, marqué par des pulsions tant nationalistes que populistes, une telle politique d’ouverture semble inimaginable. Pourtant, le protectionnisme, sous toutes ses formes, représente probablement le moyen le plus sûr de précipiter le déclin de l’Occident. C’est justement ce que ces groupes cherchent à éviter.

* Global Head of Investment Intelligence, Indosuez Wealth Management.






 
 

AGEFI



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