Allemagne: transition économique prometteuse

mercredi, 26.02.2020

La crise du secteur automobile, la dégradation de la compétitivité-prix et la hausse du taux d’épargne des ménages seraient les symptômes de sérieux problèmes. Ce n’est pas notre analyse.

François-Xavier Chauchat*

François-Xavier Chauchat

Alors que l’Allemagne vient d’annoncer une stagnation de son PIB au quatrième 2019 et que la situation politique se complique, certains observateurs s’inquiètent des perspectives d’une économie qui, depuis 2005, a impressionné le monde entier par son dynamisme (voir graphique). La crise du secteur automobile, la dégradation de la compétitivité-prix et la hausse du taux d’épargne des ménages seraient selon certains les symptômes de sérieux problèmes en gestation. Ce n’est pas notre analyse.

Avec 147 milliards de dollars, la capitalisation boursière de Tesla vient de dépasser celles de Volkswagen et BMW réunies. La question d’une bulle spéculative sur Tesla est certes posée, mais le symbole est fort: le fleuron de l’économie allemande est empêtré depuis le «dieselgate» de 2014 dans des ajustements longs et douloureux. Ces ajustements auront couté plus de 1% de croissance du PIB depuis le milieu de l’année 2018, et la façon dont les constructeurs allemands réussiront ou non le passage à la voiture électrique aura un impact significatif sur la compétitivité de l’industrie allemande. Le secteur automobile représente en effet 22% de la valeur ajoutée industrielle, et près de 25% des exportations.

Un secteur qui pèse 5% du PIB ne résume pas tout

Cependant, il n’y a pas de raison a priori que l’automobile allemande soit incapable de relever le défi environnemental de la décennie qui s’ouvre. De plus, comme nous l’avons mentionné, l’ajustement des stocks et de l’offre est désormais très avancé, et l’impact négatif sur le PIB est donc largement derrière nous. Enfin, l’économie allemande ne peut se résumer à un seul secteur qui représente 5% du PIB, et moins de 2,5% de l’emploi total.

Reste qu’effectivement le supplément de productivité généré par «Das Auto» depuis 15 ans aura du mal à se répéter. Il aurait été d’ailleurs miraculeux qu’un tel avantage comparatif se poursuive indéfiniment, d’autant que cette industrie n’arrivait plus à trouver de travailleurs qualifiés sur un marché du travail allemand très tendu. Ce qui nous amène à un deuxième argument parfois avancé: la hausse des salaires en Allemagne (autour de +3% par an ces dernières années) détériorerait dangereusement la compétitivité-prix du pays. Cet argument ne tient pas. Le but d’une économie n’est pas d’améliorer sans cesse sa compétitivité-prix en poussant les salaires réels à la baisse ce que faisait l’Allemagne de 1995 à 2007. 

Aujourd’hui, le taux de change réel de l’Allemagne (ajusté de l’évolution des salaires) n’est que de 4% supérieur à ce qu’il a été ces 20 dernières années. C’est d’ailleurs une bonne nouvelle pour la zone euro, car cela permet d’alléger la pression concurrentielle sur les pays voisins. La zone euro ne peut pas être un club où chacun lutte pour baisser toujours plus les salaires et les prix.

Enfin, et surtout, s’inquiéter de la compétitivité extérieure allemande alors que ce pays génère le plus gros excédent courant de l’économie mondiale (250 milliards d’euro en 2019, soit 7,2% du PIB, a quelque chose de presque indécent. L’Allemagne est le pays de tous les excédents: il est aussi le seul pays du G7 à accumuler les excédents budgétaires. 

Comment, dès lors, être inquiet pour l’économie l’allemande? Son défi est de sortir de l’obsession de la compétitivité externe et l’orthodoxie budgétaire, et de favoriser l’investissement et la consommation. La bonne nouvelle, c’est que l’économie allemande commence à emprunter timidement cette voie. La hausse des salaires permet à la consommation de monter enfin un peu plus vite que les exportations, après 25 ans de tendance inverse.

Le taux d’épargne des ménages a certes monté récemment, mais ce n’est en aucun cas le signe d’une méfiance: cette hausse est due à l’attrait nouveau des allemands pour l’épargne immobilière, favorisé par l’écroulement des taux d’intérêt. Le taux d’épargne financière, lui, reste stable depuis 15 ans. Enfin, le défi énergétique pourrait produire une vague d’investissement bienvenue au cours de la prochaine décennie.

Les évolutions profondes de l’économie sont positives

Aussi, et malgré les incertitudes qui pèsent sur l’automobile allemande, la plupart des évolutions profondes de l’économie allemande sont positives. En d’autres temps, la forte chute de la production industrielle aurait généré une récession économique avec hausse du chômage et baisse des salaires. Aujourd’hui, le taux de chômage reste au plus bas, les salaires progressent et les secteurs des services et de la construction compensent largement les déboires de l’industrie. La Commission européenne anticipe un rebond de la croissance du PIB allemand à +1,1% en 2020 et en 2021, après +0,6% en 2019. Avec une politique budgétaire plus ambitieuse, l’Allemagne pourrait facilement croître de près de 2% par an sans aucunement compromettre son avenir. La fin prochaine de l’ère Merkel a d’ailleurs des chances de favoriser une telle évolution.

Après 15 années exceptionnelles portées essentiellement par les exportations, il ne faut donc pas voir dans les évolutions récentes les prémices d’un retour de fortune, mais une transition sans drame vers une croissance allemande plus équilibrée. A tous points de vue, c’est une bonne nouvelle pour l’Europe et pour la zone euro. A court-terme, et une fois l’effet coronavirus passé, cette transition allemande devrait participer à un regain d’optimisme à l’égard des perspectives de croissance en zone euro, et donc des profits et des cours de bourses des sociétés les plus sensibles au cycle européen, dont les financières et les petites valeurs.

*Économiste, Dorval AM






 
 

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