Taux, matières premières et devises: retour à la normale?

jeudi, 13.08.2020

La correction de 10% de l’or depuis son plus haut historique est synchronisée avec une remontée du taux US à 10 ans.

Vincent Manuel*

Vincent Manuel

Au milieu de cet été relativement calme et presque ennuyeux sur les marchés actions, il se passe néanmoins des phénomènes intéressants sur le front des matières premières, des taux et des devises. 

Nous soulignions la semaine dernière l’impossibilité d’une poursuite de la tendance récente à l’appréciation simultanée des actions et des valeurs refuge, au premier rang desquelles l’or qui semblait en phase de surchauffe. Depuis quelques jours, le paysage qui s’offre à nous ressemble à un tableau plus habituel, avec un retour à la normale des valeurs refuge.

La correction de 10% de l’or depuis le plus haut historique de 2070 dollars la semaine dernière est synchronisée avec une remontée d’environ 15 points de base du taux 10 ans américain en une semaine, et s’est accélérée mardi sur la base d’un sentiment de marché positif sur les actions, alimentée notamment par l’annonce de la mise au point d’un vaccin par la Russie. 

Cette correction est aussi corrélée à la remontée (modeste) du dollar face à l’euro depuis la semaine dernière, qui s’explique principalement par la repentification de la courbe américaine. Elle amènera aussi certains à se remémorer la correction de l’or en 2012-2013, 3 ans avant la remontée des taux de la Fed en 2016.

Nous retrouvons donc des marchés plus normaux en somme, avec une performance opposée des valeurs refuge et des actifs risqués, et une corrélation inverse entre le dollar d’un côté et l’or et les obligations du Trésor de l’autre.

Cette remontée modérée des taux longs ne se limite pas aux Etats-Unis et touche aussi l’Europe, notamment le Royaume-Uni dont la croissance au deuxième trimestre est ressortie à -20,4% et dont les besoins de financement vont augmenter, ceci au moment où le processus du Brexit reste incertain. Assez logiquement, cette remontée des taux a permis un rattrapage des valeurs dites «value» depuis début août, même si l’écart de performance cette année avec les valeurs de croissance reste béant.

Appréciation du yuan

Dans ce paysage, c’est à nouveau la Chine qui tire son épingle du jeu avec une devise qui se réapprécie face au dollar alors même que la courbe des taux chinois s’aplatit. 

Cette appréciation du yuan traduit probablement l’équilibre suivant: de meilleures nouvelles venant de l’économie chinoise en comparaison avec le reste du monde, et un différentiel de taux court important avec les Etats-Unis alimentant une appréciation de la devise, que les autorités chinoises sont moins tentées d’utiliser comme outil de riposte. Le yuan suggère sans doute aussi de l’optimisme sur le fait que les tensions diplomatiques récentes ne viennent pas s’étendre aux négociations commerciales. Ce dernier point demeure sans doute à risque pour deux raisons.

Premièrement, parce que le déconfinement a amené le déficit commercial mensuel des Etats-Unis avec la Chine à revenir au niveau de 2019 après des mois de février et mars très atypiques.

Deuxièmement, parce que l’approche des élections américaines de novembre prochain conduira probablement Donald Trump à durcir le ton pour tenter de rallier à lui une partie de l’électorat qui semble aujourd’hui majoritairement pencher pour un ticket Biden / Harris; la remontée récente de Donald Trump dans les sondages dans un contexte géopolitique plus tendu peut le conduire à prendre cette option.

Dans ce contexte de faible volatilité générale, les incertitudes sur ces discussions commerciales à venir constituent peut-être le principal risque pour les marchés à court terme. 

A moyen terme, dans un con­texte de progression significative des dettes publiques, c’est peut-être une remontée des taux longs qu’il faut craindre, surtout si le thème «lower for longer» est devenu ultra consensuel. 

Ce risque de remontée ne viendrait pas d’une inversion des politiques monétaires mais pourrait résulter d’une prime de risque politique et budgétaire croissante sur les Etats Unis. Les données d’inflation de juillet supérieures aux attentes y contribuent également. 

Rotation des valeurs refuge

Les banques centrales ayant déployé des efforts déjà significatifs et la Réserve fédérale semblant peu encline à engager une politique de taux négatifs, la question du contrôle de la courbe sera centrale lors de sa prochaine réunion et à l’approche des élections américaines.

Si les marchés se mettaient à anticiper une victoire de Joe Biden doublée d’une probabilité croissante de majorité au sein des deux chambres, on pourrait s’attendre à une rotation des valeurs refuge, au détriment des bons du Trésor et peut être de l’or, avec une incertitude aussi sur le dollar, qui subirait les forces opposées de la pentification des taux et de la prime de risque politique. 

A court terme, le yen pourrait reprendre des couleurs contre l’euro. A moyen terme, il faudrait peut-être étendre le club des «safe havens» à la courbe chinoise et à sa devise.

*Global Chief Investment Officer, Indosuez Wealth Management






 
 

AGEFI



...