Viola Amherd: «Nos excellentes entreprises n’ont pas besoin de subventions étatiques»

samedi, 20.06.2020

La cheffe du DDPS est persuadée que toutes les régions de Suisse ont des sociétés qui n’ont pas besoin d’affaires compensatoires pour obtenir des mandats.

Philippe D. Monnier

Viola Amherd. «Je souhaite que nous devenions un département modèle dans le domaine de l’énergie renouvelable. Pour les véhicules, c’est la classe énergétique A qui doit devenir la norme.»

Le monde du sport n’a pas été épargné par la crise du Covid-19; en outre, cette pandémie a entraîné une mobilisation exceptionnelle de l’armée suisse. C’est dans ce contexte tendu que Viola Amherd, cheffe du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DPPS), a accordé un grand entretien à l’Agefi.

En outre, la ministre affrontera le 27 septembre un référendum sur l’achat de nouveaux avions de combat qui a été déposé par le Parti socialiste, les Verts suisses et le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA). Un comité opposé à cette dépense de 6 milliards de francs.

Avant son élection au Conseil fédéral en décembre 2018, Viola Amherd a exercé pendant près de 30 ans la fonction d’avocate et notaire indépendante, basée à Brigue-Glis. Cette Haut-Valaisanne, titulaire d’une licence en droit de l’Université de Fribourg, a également été conseillère nationale PDC entre 2005 et 2018. Elle a aussi présidé la municipalité de Brigue-Glis entre 2000 et 2012.

Cela fait presque un an et demi que vous dirigez le DDPS. Quels ont été vos principaux apports? Et quels sont les changements majeurs en comparaison avec votre prédécesseur?

Ces premiers dix-huit mois ont été d’une grande intensité. Concernant le projet Air2030, j’ai demandé à Claude Nicollier d’analyser le rapport du DDPS sur la protection aérienne. Au sujet de l’achat des futurs avions de combat, j’ai aussi décidé d’interdire les rencontres qui pouvaient s’accompagner de repas ou d’apéritifs entre les fonctionnaires de mon département et les fabricants d’avions en lice; cette nouvelle directive a d’ailleurs été saluée et respectée par les fabricants en question. 

En outre, j’ai présenté le rapport sur les perspectives de développement des capacités des forces terrestres et nous avons lancé le premier stage de formation en cybernétique. Finalement, je souhaite que nous devenions un département modèle dans le domaine de l’énergie renouvelable. Nous sommes d’ailleurs en train de monter des projets concrets; pour les véhicules par exemple, c’est la classe d’efficacité énergétique A qui doit devenir la norme.

Lors d’une émission à la RTS, Pascal Couchepin a laissé entendre qu’il suivait généralement les opinions de ses fonctionnaires et que l’approbation de ses dossiers par ses collègues pouvait être une formalité...

Je vis le collège du Conseil fédéral différemment. Je suis bien sûr très contente de pouvoir compter sur des collaborateurs expérimentés, loyaux et très engagés. Néanmoins, en tant que cheffe du DDPS, je peux venir avec mes projets et mes idées; cette situation me plaît énormément et on n’a pas forcément ce niveau de liberté avec d’autres «emplois». 

Il est très important pour moi de commencer par étudier à fond les dossiers préparés par mes collaborateurs puis de dialoguer avec les auteurs de ces rapports. Parfois, je sollicite des avis externes. Mais, en fin de compte, c’est moi qui décide et propose les dossiers au Conseil fédéral. Et c’est moi qui les défends devant le Parlement et la population. J’assume la responsabilité de mes décisions. 

Quelle est l’influence du Conseil fédéral sur vos dossiers?

J’ai vécu des discussions profondes au sein du collège gouvernemental. En cas de désaccord ou de questions, nous avons le système des co-rapports. Et c’est bien ainsi. Ces dialogues au sein du collège revêtent une grande importance car il peut arriver qu’un conseiller fédéral soit très pris pas un dossier au point de ne plus voir tous les éléments qui l’entourent.

Il semblerait que vous avez l’intention de passer vos prochaines vacances d’été en Suisse. Avez-vous déjà choisi le lieu (pour autant qu’il ne s’agisse pas d’un secret défense)?

Cela ne sera pas la première fois que je passe des vacances d’été en Suisse. J’adore la nature, les promenades dans les montages et les lacs. En Suisse, nous avons vraiment l’embarras du choix.

Faillites frauduleuses: «J’ai peu de craintes»

Concernant les mesures de soutien Covid-19 notamment pour le sport, selon quels critères est-ce que le Conseil fédéral a tranché entre des prêts remboursables et des subventions à fond perdu?   

Dans le domaine du sport, nous avons opté pour une distinction claire entre le sport professionnel et le sport amateur. Pour le sport professionnel, nous nous sommes décidés pour des prêts remboursables car les ligues correspondantes sont aussi des entreprises. Par contre, pour le sport amateur, nous avons préféré des montants à fonds perdu; en effet, ces associations, caractérisées par un fort bénévolat, ne sont pas à même de récupérer tout l’argent qu’elles ont perdu. 

Concernant les prêts remboursables pour soutenir le sport et les autres domaines, êtes-vous inquiète quant aux risques de faillites frauduleuses?

Personnellement, je n’ai pas trop de craintes. De plus, dans le cas des ligues sportives, une faillite entraînerait nécessairement une relégation. Au point de vue sportif, cette option me paraît exclue. Mais il est clair que nous ne pouvons jamais exclure certains abus qui sont pour moi des actes inacceptables et juridiquement punissables.

Les mesures de soutien pour le sport et les autres domaines ont été rapides mais inévitablement inégales. Quels impacts potentiels sur la cohésion sociale?  

Toutes les ligues professionnelles – et, respectivement, toutes les associations amateurs – sont traitées exactement de la même manière. Bien sûr, nous n’avons pas pu offrir une solution personnalisée pour chaque club sportif.

Le critère clé du Conseil fédéral a-t-il été de minimiser le nombre de décès à court terme, plutôt que d’adopter une approche plus holistique et de maximiser le «Gross National Happiness»?

Le but le plus important pour le Conseil fédéral était d’éviter une surcharge du système sanitaire, autrement dit de garantir des soins corrects aux personnes atteintes du Covid-19 et aux autres malades. Ce but a été défini notamment au vu de la situation observée dans les hôpitaux italiens. Je pense que notre objectif a été atteint, notamment grâce à l’augmentation rapide du nombre de lits dans les unités de soins intensifs. En outre, l’armée a pu soutenir les cantons et le milieu hospitalier.

Quels ont été les autres critères?

Nous avons bien sûr discuté des conséquences économiques et psychologiques, notamment à cause du confinement des personnes âgées. Nous avons vraiment essayé de trouver un équilibre et je pense que nous y sommes parvenus. Mais ce n’est qu’une année après la crise que nous serons à même d’analyser correctement les résultats de chaque aspect de la stratégie. 

Existe-il des synergies entre l’armée et le sport, en particulier le sport d’élite? 

Absolument. Les «soldats du sport» peuvent s’entraîner à Macolin tout en réalisant leurs obligations militaires et en percevant un revenu. Je rencontre deux fois par année des médaillés suisses et beaucoup d’entre eux ont justement opté pour la filière combinant armée et le sport d’élite. Ils en sont d’ailleurs très satisfaits. 

Pour le Conseil fédéral, est-il très important que les athlètes suisses gagnent un maximum de médailles dans les compétitions mondiales? 

Le plus important est que toute la population s’adonne à des activités sportives. Bien sûr, gagner des médailles est aussi important et c’est pour cela que la Confédération soutient le sport d’élite, par exemple avec des infrastructures nationales et en mettant des moyens à disposition de Swiss Olympic et de Jeunesse+Sport. Et il convient aussi de mentionner tout le soutien apporté par les cantons et les communes. Finalement, en comparaison internationale, n’oublions pas que la Suisse est bonne dans les compétitions internationales.

Il y a certes un soutien important voire même croissant mais la Suisse reste loin derrière les grandes nations sportives...

Des pays comme l’Allemagne, la France ou les Etats-Unis disposent d’une armée professionnelle et ils peuvent offrir plus de possibilités aux sportifs d’élite que nous. Je suis néanmoins attentive à votre message. Pour soutenir d’avantage les athlètes de pointe, j’ai d’ailleurs décidé de doubler le nombre de soldats du sport.

Suisse latine: «Pas de nécessité d’être assistée»

Une armée est un peu comme une assurance. A votre avis, quel est le pourcentage de chances que survienne un sinistre militaire majeur? 

Si on m’avait demandé l’année passée quelles étaient les chances de mobiliser l’armée en ce début d’année, j’aurais répondu aucune et pourtant …  Comme une assurance, une armée doit être prête en tout temps à affronter l’ensemble des risques et pas seulement les risques militaires ou de pandémie. Je pense notamment aux cyberattaques, aux catastrophes naturelles, aux attaques terroristes par exemple en provenance du ciel, etc. Par conséquent, je ne pense pas qu’il soit responsable de faire des estimations en pourcentage.

BGRB Holding (qui chapeaute RUAG) est dirigée par notamment trois femmes sans expérience militaire. Une telle femme pourrait-elle aussi diriger l’armée suisse? 

Monica Duca Widmer, présidente de BGRB Holding, a siégé pendant des années dans la Commission de l’armement et elle est donc au bénéfice de connaissances dans le domaine sécuritaire. Mais, dans le cas de RUAG, le plus important pour moi était de réunir des compétences de gouvernance. Pour diriger l’armée, je pense que des connaissances militaires, acquises en tant qu’officier de milice ou professionnel, sont nécessaires. Et, bien sûr, cette fonction pourra un jour être assumée par une femme.

Les fonctions d’officiers supérieurs à l’armée sont-elles une bonne école de leadership applicables à l’économie ?

J’en suis persuadée. L’armée offre même des cours à l’attention du secteur privé et les participants à ces formations me disent qu’ils en sont très satisfaits. Il y a vingt ans, le fait d’être un colonel EMG était très apprécié par le secteur privé mais, ces dernières années, les entreprises se sont plaintes des absences répétées de leurs officiers supérieurs. Je constate néanmoins un changement récent: le responsable d’une grande banque suisse m’a récemment assuré d’un regain d’intérêt pour la formation militaire.

Beaucoup pensent qu’il faut diriger avec le cœur. L’armée est-elle un bon endroit pour développer ces compétences humaines?

Il faut bien sûr décider avec le cœur mais aussi avec la raison et le bon sens. A l’armée, on peut développer toutes ces compétences. De plus, l’armée donne l’opportunité à des jeunes d’assumer des responsabilités importantes ce qui est rarement le cas dans l’économie privée.

Le libéralisme est un pilier du succès helvétique. Les fournisseurs suisses devraient-ils compter uniquement sur leur propre compétitivité sans bénéficier d’affaires compensatoires? 

(Ndlr: lorsque l’armée suisse achète de l’armement à l’étranger, le fabricant étranger est tenu de compenser partiellement – en l’occurrence 60% de six milliards de francs pour les futurs avions de combats – la somme contractuelle par une participation directe ou indirecte de l’industrie suisse)

Nous avons d’excellentes entreprises, notamment des sociétés familiales, dans toutes les régions du pays et ces entreprises n’ont pas besoin de subventions étatiques ou d’affaires compensatoires pour obtenir des mandats. Néanmoins, le but premier des affaires compensatoires n’est pas de «subventionner» le secteur privé mais de s’assurer que la Suisse dispose d’un certain savoir-faire nécessaire à sa sécurité. Et, si des entreprises peuvent obtenir des mandats supplémentaires, c’est tant mieux.  

Concernant la fabrication d’armes, est-il vraiment utile pour la sécurité nationale d’être seulement en partie autonome?

Chaque compétence dont nous disposons en Suisse est quand même très utile pour garantir une certaine indépendance. En tant que petite nation, il est illusoire de chercher à réunir l’ensemble des compétences nécessaires par exemple pour fabriquer des avions de combat. Même en France et en Allemagne où sont produits des avions militaires, toutes les compétences ne sont pas disponibles à l’intérieur des territoires nationaux respectifs.

Au sujet des nouveaux avions de combat, 35% des affaires compensatoires doivent être attribuées à des entreprises romandes et 5% à des sociétés de la Suisse italienne. Les Latins ont-ils besoin d’être assistés?

Absolument pas car il existe d’excellentes entreprises dans chaque région de Suisse. Cette clé de répartition répond à des craintes exprimées surtout dans la Suisse latine mais elle est composée de valeurs minimales. Rien n’empêchera les régions latines d’obtenir plus d’affaires compensatoires. 

Est-ce que les affaires compensatoires et les quotas régionaux sont nécessaires pour convaincre la population d’approuver le financement de nouveaux avions de combat?

Je veux gagner la votation (ndlr: le 27 septembre) sur les avions de combat en mettant en avant la nécessité de disposer d’une force aérienne pour assurer la sécurité de la population. En 2014, l’achat des avions de combat Gripen a été refusée par le peuple, Suisses occidentaux en tête, alors que 100% d’affaires compensatoires et une clé de répartition régionale étaient prévus. Je suis donc certaine que l’on doit se concentrer sur les aspects sécuritaires. Et tant mieux si l’on garantit en plus des emplois dans toutes les régions de Suisse.

Concernant le choix des avions (non soumis au peuple), quelle sera l’influence de la diplomatie militaire?

Sur la base des différentes évaluations techniques, le DDPS proposera sans doute le type d’avion qui présente le meilleur rapport coût-efficacité. Mais il est clair qu’il y aura aussi une appréciation politique. En fin de compte, c’est le Conseil fédéral qui décidera pour quel type d’avion il demandera les crédits correspondants au Parlement.






 
 

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