La bourse ou la vie?

dimanche, 03.05.2020

Jacques Neirynck *

Jacques Neirynck

La bourse ou la vie? Ce slogan résume au mieux le dilemme du déconfinement. Ou bien on déconfine à tout va pour sauver l’économie et on risque un rebond de l’épidémie avec d’inévitables morts. Ou bien on retarde le déconfinement en aggravant la crise financière tout en minimisant le nombre de morts.

 

Le dilemme est là. Comme la crise sanitaire engendre une crise financière, plus on lutte contre la première, plus on aggrave la seconde. Celle-ci est loin d’être anodine puisque la Confédération va s’endetter de l’ordre de 70 milliards, c’est-à-dire l’équivalent d’un budget annuel. D’une part il n’est pas possible d’augmenter les impôts et d’autre part leur assiette est en train de diminuer faute d’activité économique. Il ne reste qu’à emprunter. On sauve des vies en vivant à crédit pendant plusieurs semaines.

Pire encore que la dette, il y a la destruction irréversible de l’emploi. De petites entreprises, privées d’activité pendant plusieurs semaines, doivent licencier des travailleurs qu’elles ne peuvent payer ou même tombent en faillite. En particulier la restauration, l’hôtellerie, la culture, le tourisme, les librairies, ce secteur qui organisait le loisir et le plaisir. Les consommateurs sont bien forcés de s’en passer, mais les entreprises souvent fragiles n’y survivront pas longtemps. Certes les pouvoirs publics pourront les soutenir vaguement en cautionnant des prêts, mais le chiffre d’affaires évanoui ne se reconstituera pas.

Si le déconfinement tarde pour ne pas relancer une crise sanitaire, il aggravera donc la crise financière. Celle-ci n’est pas abstraite. Moins d’emplois et plus de dettes, tel sera l’héritage laissé aux jeunes. Par un paradoxe sournois, ils sont cependant moins concernés par la crise sanitaire, ils peuvent courir un plus grand risque, ils résistent mieux à l’épidémie, ils ne constituent pas le plus grand contingent de morts qui sont plutôt des gens âgés, forcément en moins bonne santé générale.

En termes cyniques le dilemme devient: pour ne pas précipiter le décès de la classe des seniors, peut-on reporter la charge sur les jeunes, maintenant par la pénurie d’emplois, plus tard par le remboursement de la dette? Sauver la vie biologique des uns, ne va-t-il pas compromettre la vie professionnelle des autres?

Dans sa plus grande part, l’agent public est consacré à des besoins sociaux: chômage, pension, santé, éducation. S’il vient à se raréfier, le filet de la sécurité sociale se trouera. Dans la génération à venir certains en pâtiront, jusque dans leur santé et dans leur espérance de vie. Dès lors le dilemme devient: pour prolonger de quelques années l’espérance de vie de la génération présente, peut-on prétériter celle de la génération suivante?

Le Conseil fédéral est donc placé dans une situation délicate résumée par le slogan d’Alain Berset: «Agir aussi vite que possible mais aussi lentement que nécessaire». Belle formule rhétorique qui ne dit pas encore quelles mesures détaillées prendre. Ouvrir les jardineries, les librairies, les coiffeurs, les restaurants, les musées, les bibliothèques. Pas les cinémas. Pas les théâtres. On improvise. On n’était pas préparé. On n’avait pas de stock de matériel médical suffisant. On se sentait intouchable. On va payer très cher cette imprévoyance.

* Professeur honoraire EPFL






 
 

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