«Il ne faut en aucun cas prendre les affirmations de Carlos Ghosn pour argent comptant»

mercredi, 11.03.2020

Kojiro Shiraishi, le nouvel ambassadeur du Japon auprès de la Confédération helvétique, ne mâche pas ses mots sur l’ex-dirigeant de Renault-Nissan devenu fugitif.

Philippe D. Monnier

Kojiro Shiraishi. Sa nomination en tant qu’ambassadeur du Japon en Suisse a été une surprise. Plutôt qu’un diplomate de carrière, le gouvernement a jeté son dévolu sur un homme de presse.

L’été passé, l’annonce de la nomination de Kojiro Shiraishi – en tant qu’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Japon auprès de la Confédération helvétique – a été une surprise de taille. Plutôt que de choisir un diplomate de carrière, le gouvernement nippon a jeté son dévolu sur un homme de presse alors âgé de 72 ans.

Après des études de lettre achevée en 1969 à la prestigieuse université de Kyoto, Kojiro Shiraishi a rejoint la même année Yomiuri Shimbun. Ce journal, fondé en 1874, emploie actuellement environ 4500 journalistes; en outre, son tirage quotidien de plus de 14 millions d’exemplaires est considéré comme le plus grand au monde. 

Dans cette entreprise, Kojiro Shiraishi va gravir tous les échelons jusqu’à sa nomination en 2016 à la présidence du conseil d’administration de Yomiuri Shimbun Holdings, la maison mère qui chapeaute environ 150 sociétés et organisations. C’est dans son enceinte diplomatique bernoise que l’ambassadeur Kojiro Shiraishi, rempli d’affabilité et tenant entre ses mains un épais dossier, a reçu l’Agefi pour sa première interview avec la presse suisse. 

En tant que nouvel ambassadeur du Japon en Suisse, où placez-vous vos priorités?

Les relations diplomatiques helvético-nippones sont excellentes et elles ont déjà 150 ans d’histoire. De plus, entre nos deux pays, il existe une multitude d’échanges par le biais d’autres canaux, notamment parlementaires, culturels, académiques et économiques. Ma priorité est de renforcer encore cette dynamique déjà si positive.

En tant qu’un ancien homme de presse, votre parcours est complètement atypique...

Presque tous les ambassadeurs japonais sont en effet des diplomates de carrière. Ces derniers sont au bénéfice d’une grande expérience, notamment dans l’art de la négociation. En comparaison, je suis un amateur qui fait de son mieux et je ne vous cache pas que ce nouveau poste représente un défi pour ma personne. 

Quels sont les avantages de ne pas être issu du sérail?

Cela me permet sans doute d’insuffler un souffle nouveau à ma fonction car je ne suis pas lié par une manière de faire conventionnelle. A mon sens, c’est justement pour cette raison que j’ai été nommé par mon gouvernement.

En tant qu’ambassadeur du Japon, à quel point est-ce que votre parole est libre?

A titre individuel, je suis bien sûr libre de m’exprimer comme bon me semble. Par contre, en tant qu’ambassadeur, mon rôle est de défendre les positions de mon gouvernement. A ma connaissance, tous les ambassadeurs du monde ont cette même mission. Personnellement, cette contrainte ne me pose pas de problème car il n’existe aucun conflit entre les positions du gouvernement nippons et mes convictions.

«Notre système judiciaire fonctionne bien»

Fondamentalement, est-ce que le système judiciaire nippon est un bon système? 

A titre de remarque préliminaire, je mettrai en exergue que Japon est bien sûr une démocratie et un Etat de droit. En comparaison internationale, notre taux de criminalité est très bas et notre population carcérale est fort réduite. Je pense que ces deux paramètres sont la preuve que notre système judiciaire fonctionne bien.

Votre gouvernement a toutefois indiqué que votre système judiciaire sera revu...

Je ne suis pas certain que la presse internationale ait toujours rapporté ce point avec précision. Quoi qu’il en soit, si des possibilités d’amélioration sont identifiées – indépendamment de la pression internationale et de l’affaire Ghosn – elles seront mises en œuvre. 

Au Japon, plus de 99% des personnes inculpées finissent par être condamnées. Comment expliquer-vous ce pourcentage si élevé? 

Ce pourcentage, martelé à l’envi par la presse étrangère, est sorti de son contexte et est complètement trompeur. Au Japon, les procureurs n’inculpent les suspects que dans 37% des cas. Autrement dit, avant d’inculper, les procureurs s’assurent que la probabilité de condamnation – sur la base d’un faisceau de preuves – soit très élevée. En plus cela, les dossiers de nombreuses personnes suspectes ne sont même pas remis par la police aux procureurs, suite à un manque de preuves ou de gravité. 

En cas d’inculpation, diriez-vous que les procureurs tentent – par pratiquement tous les moyens – d’arracher des aveux de culpabilité?

Je dirais plutôt que – dans le cadre d’une procédure pénale – les procureurs ont l’obligation de faire éclater la vérité sur la base preuves irréfutables. Leur mission n’est pas d’arracher des aveux. En outre, selon la constitution japonaise et notre code pénal, un aveu de culpabilité n’est pas suffisant pour justifier une condamnation: il importe que cet aveu soit assorti de preuves formelles de culpabilité.

Masako Mori, ministre japonaise de la Justice, a mis en avant que les procureurs japonais sont dotés de nettement moins de moyens que les procureurs américains ou anglais...

En effet, il est beaucoup plus difficile pour les procureurs japonais d’avoir recours à des moyens du type écoutes téléphoniques, prélèvements d’échantillons d’ADN sur des suspects, etc. Par conséquent, les interrogations sont un des outils de travail accessibles aux procureurs au Japon. 

Initialement, Carlos Ghosn a été arrêté dans son avion et emprisonné pendant 30 jours car il aurait omis de déclarer la totalité de ses revenus. N’est-ce pas un traitement plutôt sévère?

Sauf dans les cas de flagrant délit, une arrestation ne peut être ordonnée que par un tribunal et non par un procureur. Pour qu’un tribunal émette un mandat d’arrestation, il faut bien sûr que le délit présumé soit sérieux; de plus, le tribunal doit être en possession de soupçons solides.

Carlos Ghosn souhaite être jugé au Liban, voire en France ou au Brésil. Etes-vous confiant quant à l’équité d’un procès dans un de ces pays?

Chaque pays a son propre système judiciaire, nourri par sa culture, ses traditions et ses normes sociales. Je ne suis bien sûr pas en mesure d’émettre des appréciations sur les systèmes judiciaires d’autres pays.

«Les étrangers ne sont pas traités différemment»

Carlos Ghosn s’est beaucoup plaint de ses conditions d’incarcération qu’il a qualifié d’inhumaines...

Ecoutez, je n’ai jamais séjourné dans les geôles japonaises et, par conséquent, je ne suis pas à même de vous faire part d’expériences personnelles sur ce point.

Quid de la législation ou des directives concernant les conditions de détention?

Notre Ministère de la Justice indique formellement que nos centres de détention sont équipés de cellules appropriées, respectant ainsi les droits humains de base notamment en ce qui concerne l’alimentation, l’hygiène ou les soins. Les cellules sont aussi construites de telle manière à recevoir une lumière naturelle suffisante ainsi qu’une bonne ventilation. Dans la mesure du possible, les prisonniers sont répartis dans des cellules individuelles pour éviter la dissimulation ou la destruction de preuves. 

La durée de détention – en amont d’une condamnation – a surpris beaucoup d’Occidentaux.

Si mes souvenirs sont bons, Carlos Ghosn a passé 130 jours en prison sur la base de plusieurs chefs d’accusation et avant d’être libéré sous caution. Pour les Occidentaux, cette durée peut paraître excessive et certaines personnes ont supposé qu’un traitement défavorable avait été infligé à Carlos Ghosn étant donné ses nationalités étrangères. La vérité est que les détenus étrangers ne sont pas traités différemment des détenus japonais; d’ailleurs, un membre bien connu du congrès japonais (Muneo Suzuki) a passé 437 jours en prison avant d’être libéré sous caution en attente de son procès.

Ndlr: le train de vie de la grande majorité des Tokyoïtes est relativement modeste (appartements de taille réduite, longs trajets quotidiens dans des métros bondés, etc). Carlos Ghosn, habitué à une existence faste, a certainement été beaucoup plus marqué par ses conditions d’incarcération que ne l’aurait été un citoyen japonais typique.

«La presse japonaise est libre et indépendante»

Suite à l’affaire Ghosn, craignez-vous que l’image du Japon soit écornée, notamment auprès des hommes d’affaires internationaux?

Je n’ai pas du tout cette impression. A mon sens, le fait même que Carlos Ghosn ait fui le Japon – en toute illégalité alors qu’il était en liberté sous caution – me semble être en soi un comportement suspect. Si Carlos Ghosn est persuadé de son innocence, qu’il le prouve lors d’un procès pénal au Japon au lieu de dénigrer notre système judiciaire depuis le Liban et par le biais de la presse. Il ne faut en aucun cas prendre les affirmations de Carlos Ghosn pour argent comptant. Nous rejetons catégoriquement toutes les critiques formulées par ce fugitif.

Lors de sa conférence de presse à Beyrouth, Carlos Ghosn a invité très peu de journalistes japonais...

Je ne sais pas pourquoi il n’a convié qu’un ou deux médias japonais. A mon avis, il aurait mieux fait d’être plus ouvert. Mon instinct journalistique m’amène à croire que l’intention de Carlos Ghosn était sans doute d’éviter une batterie de questions critiques de la part de la presse japonaise. 

Mais l’intéressé affirme que «toute la presse nippone se copie» et que «les médias japonais reproduisent sans analyse les affirmations des procureurs et de Nissan»...

En tant qu’ancien journaliste, je considère ces accusations comme dénuées de tout fondement. Au Japon, il règne une compétition intense entre les différents groupes de presse. 

La presse japonaise est-elle libre? Reçoit-elle parfois des «consignes orales» (gyosei shido) de la part des autorités nippones?

La presse japonaise est évidemment complètement libre et indépendante. Bien évidemment, elle ne reçoit aucune consigne de la part du gouvernement. De plus, elle ne perçoit aucun subside étatique.






 
 

AGEFI



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