Jacky Delapierre: «Seulement une trentaine d’athlètes dans le monde gagne bien leur vie»

mercredi, 02.09.2020

Grand entretien. Jacky Delapierre, fondateur et CEO d’Athletissima, organisera cette année une compétition de saut à la perche suite à l’annulation de son grand meeting estival.

Philippe D. Monnier

Jacky Delapierre. Il confirme que l’évènement sportif perdurera après son départ.

Sur le site Internet de Lausanne tourisme, Athletissima est présenté comme «LA manifestation sportive de l’été». Ce grand rendez-vous de l’athlétisme mondial réunit en effet chaque année environ 13.000 spectateurs – sans compter les téléspectateurs du monde entier – venus assister aux exploits de 250 athlètes internationaux.

Mais cette année, Covid-19 oblige, ce meeting d’athlétisme, créé en 1977 et dirigé depuis lors par Jacky Delapierre, n’aura pas lieu. Ou en tout cas pas sous sa forme habituelle. A la place, c’est le 2 septembre au cœur de la ville de Lausanne que l’élite mondiale du saut à la perche féminin et masculin participera à deux épreuves en parallèle.

En plus d’être un événement sportif et un spectacle, Athletissima est aussi une entreprise avec des recettes et des charges. C’est pour aborder ces éléments que Jacky Delapierre a reçu L’Agefi dans les locaux de l’agence générale lausannoise de la Vaudoise Assurance, une entité qu’il a dirigée pendant de nombreuses années.  

Durant cette année pandémique, comment vous en sortez-vous?

Le fait d’avoir annulé notre meeting originalement prévu au mois d’août nous coûte environ un million de francs. On s’en sort mais c’est très compliqué car nous n’avons pas le droit de constituer des réserves. En effet, comme nous percevons des subventions de la part du canton de Vaud et de la ville de Lausanne, nous sommes tenus de leur verser nos gains éventuels.

Néanmoins, grâce à la générosité de nos sponsors habituels et aux instruments du type chômage partiel, nous avons pu garder nos cinq salariés et nos mandataires externes, y compris nos ambassadeurs, en l’occurrence les athlètes Mujinga Kambundji, Sarah Atcho et Lea Sprunger. 

Quid de votre mini-événement de saut à la perche qui aura lieu le 2 septembre en pleine ville de Lausanne? 

Comptablement, nous avons sorti ce «city event» de nos opérations normales. Presque tous nos sponsors habituels soutiennent cet événement gratuit et nous avons pu lever la somme de 404.000 francs, droits télévisés y compris.

A notre surprise, cela a été plus facile que prévu car nos sponsors disposaient de montants qui avaient été approuvés l’année passée alors que presque tous les événements prévus cette année ont été annulés...  

Grâce aux fonds levés, nous avons pu attirer les meilleures sauteuses et sauteurs à la perche du monde et les compétitions seront retransmises dans les télévisions de plus de vingt pays. Et s’il y a des records, ils seront normalement homologués. 

Dans les années «normales», vos recettes sont comprises entre 4.5 et 5 millions de francs. Avec quelle ventilation?

Grosso modo, le sponsoring s’élève à 2,5 millions et cela inclut les soutiens du canton de Vaud et de la ville de Lausanne. Quant aux droits télévisés (respectivement la billetterie), ils génèrent des recettes d’environ 1.5 million de francs (respectivement d’environ 700.000 francs). Contrairement aux événements ponctuels du type championnat du monde de cyclisme sur route, Athletissima n’est pas au bénéficie d’une garantie d’Etat.

Normalement, environ 3000 VIP sont invités par vos sponsors. A l’instar d’un grand prix automobile de Formule 1, souhaitez-vous qu’Athletissima soit «le lieu pour voir et être vu»? 

Force est de reconnaître que les VIP invités ne sont pas, dans leur grande majorité, des connaisseurs de l’athlétisme mais notre meeting représente une excellente opportunité de réseautage. Au contraire du football, il y a toujours quelques moments creux pour échanger voire faire des affaires. En plus, les épouses apprécient tout particulièrement cet événement.

Comment évolue le nombre de spectateurs présents sur le stade de la Pontaise?

Ce nombre est très stable et il oscille autour de 13.000 personnes pour une capacité maximale de 13.800 places.

Quid de vos principales charges?

Notre plus grande dépense consiste à rémunérer les athlètes. Sur ce point, il faut savoir que seulement une trentaine d’athlètes dans le monde gagne bien leur vie. En Suisse, je dirais qu’au plus cinq à dix athlètes peuvent plus ou moins vivre de l’athlétisme durant leur carrière sportive.  

Quelle est la raison sociale de l’entité légale organisatrice d’Athletissima? 

Nous sommes une association – non inscrite au registre du commerce – qui répond au nom d’Association Athletissima. Nous ne sommes pas imposés car nous avons été déclarés d’intérêt public. Notre association est gérée par un comité de sept personnes, présidé par le représentant de notre fiduciaire. Pour éviter tout soupçon de malversations financières, je n’ai pas le droit de signature, même en ma qualité de directeur exécutif (CEO). 

Notre association emploie cinq salariés. Dans mon cas, mes frais sont remboursés mais j’ai toujours conservé mon emploi d’agent général à Lausanne pour la compagnie d’assurance La Vaudoise Assurances, jusqu’à ma retraite il y a quelques années.

Quelles ont été les principales synergies entre Athletissima et votre travail pour La Vaudoise Assurance?

A vrai dire, elles ont été multiples. Athletissima m’a apporté de la notoriété personnelle et cela m’a ouvert beaucoup de portes. La Vaudoise a par exemple pu gagner de nouveaux gros clients comme le Comité international olympique. 

Est-ce qu’Athletissima est un événement pérenne, y compris après le retrait de Jacky Delapierre?

Certainement. Les droits télévisés ont déjà été acquis par la société chinoise Wanda (par le biais de sa filiale suisse Infront Sports & Media) pour une période allant jusqu’en 2030. De plus, le partenariat avec UBS est scellé jusqu’en 2022. Connaissez-vous beaucoup d’événements dont la majorité des rentrées financières est assurée pour plusieurs années à l’avance? En plus, je m’assure que mes collègues soient bien introduits auprès de mes divers interlocuteurs (athlètes, sponsors, etc.).

«Mieux vaut attirer peu d’athlètes de très haut niveau que beaucoup de catégorie moins élevée»

On dénombre une multitude de meetings d’athlétisme en Suisse. Pourquoi est-ce que seulement deux d’entre eux ont atteint le niveau mondial?

Avec la Weltklasse à Zürich, Athletissima fait en effet partie du circuit de la Diamond League qui regroupe les 15 principaux meetings réguliers d’athlétisme. J’ai toujours eu une attitude entrepreneuriale. Depuis les débuts d’Athletissima, je n’ai pas arrêté de penser que mieux vaut attirer peu d’athlètes de très haut niveau que beaucoup d’athlètes de catégorie moins élevée. 

Grâce à notre ténacité et à une attitude transparente avec nos sponsors, nous avons réussi à gagner graduellement en crédibilité. Finalement, mes actions sont guidées par la sincérité dans les relations personnelles plutôt que par des calculs commerciaux à court terme.

Vous avez lancé Athletissima en 1977 à l’âge de 25 ans. Concrètement, comment avez-vous réussi à faire venir un champion olympique et un champion du monde dès la première édition?

A cette époque, la totalité des athlètes américains qui souhaitaient faire une tournée estivale en Europe étaient regroupés dans un seul club. En tant qu’ancien coureur de 800 mètres de niveau national, voire européen, j’avais pu côtoyer certains d’entre eux. Sur cette base, j’ai envoyé une invitation par télex à Dwight Stone, recordman mondial de saut en hauteur. Trois jours après, à ma grande surprise, non seulement il m’a répondu mais en plus sa réponse était positive moyennant un paiement de 2000 dollars. 

J’ai alors été voir la Tribune de Lausanne et je leur ai montré la réponse de Dwight Stone. Ils ont publié ce télex tellement cela paraissait invraisemblable. De fil en aiguille, cela nous a permis de lever 68.000 francs auprès de divers sponsors et de financer la participation d’autres grands athlètes, notamment John Walker, le champion olympique en titre du 1500 mètres.

En 45 ans d’Athletissima, quelles ont été les étapes clés?

Lors de la première période (1977-1985), nous dépendions financièrement avant tout de la billetterie et, dans une moindre mesure, des sponsors. On scrutait tous les jours les ventes de billets et, en fonction des rentrées, on pouvait financer ou non de nouveaux athlètes. 

Pourquoi êtes-vous passé du stade Pierre de Coubertin à celui de la Pontaise ?

Durant la deuxième période (1986-2000), l’argent avait pris beaucoup plus de place dans l‘athlétisme. Pour continuer à exister, la vente des droits télévisés était devenue une condition sine qua non pour augmenter considérablement les montants de sponsoring. Mais, pour accueillir des télévisions, il nous a fallu changer de stade et convaincre les autorités d’améliorer les installations existantes, notamment l’éclairage. 

Quid des grands circuits d’athlétisme? 

Il s’agit de la troisième période (dès 2001) de notre histoire. Ces circuits ont été créées suite à la réorganisation de la fédération mondiale d’athlétisme. Au début, nous avons été intégrés dans le circuit des «Grand Prix» puis, depuis 2010, nous faisons partie de la «Diamond League». A ce titre, les droits télévisés sont commercialisés dans le monde entier par la société IMG.– (PDM)

«Le tarif que nous proposons aux athlètes est défini par le marché»

En tant que meeting de la Diamond League, êtes-vous tenu d’inviter les meilleurs athlètes du monde? Et à quel prix?

Nous sommes en effet obligés de commencer par inviter les meilleures athlètes du monde. Libre à eux d’accepter ou de refuser. Le tarif que nous leur proposons est défini par le marché mais, entre les organisateurs des compétitions de la Diamond League, nous avons quand même établi quelques règles informelles mais confidentielles. Par contre, le «prize money» est défini par la Diamond League et il s’élève à 30.000 dollars en tout pour récompenser les huit mieux classés de chacun discipline. 

Avez-vous également la possibilité d’inviter des champions suisses même s’ils ne font pas partie des meilleurs du monde?

En effet. Pour cela, nous disposons de quelques «white cards» réservés aux athlètes suisses dont le niveau s’approche de celui des meilleurs mondiaux.

Quelle est votre marge de manœuvre concernant le choix des disciplines?

Pour chaque discipline, la Diamond League définit 5 à 6 meetings par an, en tâchant de tenir compte des vœux exprimés par les organisateurs des meetings. Par exemple, comme nous avons en Suisse une championne féminine du 100 mètres en la personne de Mujinga Kambundji, nous souhaitons pouvoir organiser cette discipline.

Après la communication des décisions prises par la Diamond League, nous avons encore la possibilité «d’échanger» certaines disciplines avec d’autres meetings. – (PDM)






 
 

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