Gênes: le symptôme du camion polonais

vendredi, 24.08.2018

Jacques Neirynck*

Le gouvernement italien s’est prononcé sur la catastrophe de Gênes. En accusant les gouvernements précédents, qui ont certainement une part de responsabilité; en rejetant la faute sur l’UE, qui exigerait trop de rigueur budgétaire; et enfin en soulignant l’implication des poids lourds polonais. 

Pourquoi polonais? Sont-ils plus lourds que les autres? Sont-ils plus nombreux? Viennent-ils à Gênes par perversité ou bien pour importer et exporter des marchandises au bénéfice des consommateurs et des travailleurs italiens?

Rien de toutes ces excuses bien entendu. Mais la raison d’être des partis au pouvoir en Italie est l’accusation des autres, des étrangers, des relations internationales. C’est sur cette xénophobie qu’ils surfent. Car le diagnostic est relativement banal. Si un pont s’effondre c’est soit qu’il a été mal calculé au départ en ne prenant pas une marge de sécurité suffisante. Soit qu’il n’a pas été entretenu avec suffisamment de soin. C’est une erreur de la technique, c’est-à-dire des techniciens.

Certes nous vivons dans un système technique très complexe, qui ne peut pas toujours fonctionner parfaitement. On est donc obligé de supporter que des automobilistes se tuent, que des avions s’écrasent, que des bâtiments flambent, que des trains déraillent, que des cours d’eau soient pollués. Ce sont des accidents de routine inévitables, sauf à renoncer à toute technique, à tout progrès, à toute activité économique.

En revanche il y a des accidents majeurs qui sont insupportables, ne serait-ce que par le nombre de morts qu’ils entrainent. De même que le cœur d’un réacteur nucléaire ne devrait jamais fondre, ni les barrages, ni les ponts, ni les gratte-ciels ne devraient s’effondrer. La précaution de routine consiste à les calculer avec une grande marge de sécurité pour prévoir longtemps à l’avance tous les aléas: les malfaçons lors de la construction, la négligence dans la surveillance et l’entretien, les séismes, les tsunamis. C’est cela qui n’a pas été fait correctement aussi bien à Fukushima qu’à Gênes.

Un pont romain ou une cathédrale en pierres naturelles peuvent traverser les siècles parce que cette technique l’autorise. Le béton armé permet de concevoir des constructions beaucoup plus audacieuses. Mais le béton peut s’effriter, les armatures exposées rouiller et finalement la résistance de la bâtisse être insuffisante. C’est cela qui aurait dû être avoué par les autorités italiennes. Et déclencher aussitôt un vaste programme de contrôle des installations existantes. En mettant gratuitement en cause des «camionneurs polonais», les pouvoirs publics font preuve d’un consternant déni de réalité. C’est en racontant ce genre d’histoires que l’on prépare d’autres catastrophes techniques.

*Professeur honoraire EPFL






 
 

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