Paléo: le festival saltimbanque est devenu professionnel avec un fort goût du terroir

jeudi, 12.07.2018

Face à l’industrialisation des festivals en Europe, Daniel Rossellat défend bec et ongles son indépendance et son ancrage local

Elsa Floret

Daniel Rossellat. Président du Paléo Festival.

A l’origine du Paléo en 1976, la vision d’un utopiste, selon sa propre description. Daniel Rossellat, pour sa 43ème édition, préside toujours avec passion l’association Paléo Arts & Spectacles, qui compte plus de 60 employés permanents, une centaine de membre du comité d’organisation et quelque 4.800 collaborateurs bénévoles. En 42 éditions, Paléo Festival a attiré sur son terrain plus de six millions de spectateurs et constitue aujourd’hui un événement culturel majeur en Suisse et au-delà, avec plus de 230.000 spectateurs en six jours, chaque année.

De retour du Québec où il puise aussi son inspiration sur les scènes culturelles estivales, Daniel Rossellat, syndic de Nyon depuis 2008, raconte sa vision du Paléo festival. Ouverture mardi du «très grand banquet musical ou chacun élabore son menu à sa guise.»

Vu comme un festival de saltimbanques - notamment par les banquiers - à son origine, Paléo Festival a su se professionnaliser tout en préservant son indépendance.
Face à l’industrialisation du métier de festivalier, Paléo résiste à maintenir son ancrage très local, non duplicable ailleurs, avec la même qualité. Je n’aurais d’ailleurs aucune envie d’en faire une licence. Malgré l’unicité de notre produit, il n’y aurait pas de brevet à déposer. Le goût du terroir est l’élément marquant de notre festival.

En 1994, la création d’un fonds de réserve a permis de conserver cette indépendance financière. Comment s’est passé le financement de Paléo à l’origine. Serait-ce possible de lancer un tel projet aujourd’hui?

Ce fonds de réserve, qui s’élevait alors à 750.000 francs - il est de 2 millions de francs aujourd’hui - joue le rôle d’une assurance. Nous avions négocié avec le Conseil d’Etat de pouvoir défiscaliser ce fonds basé sur un risque futur probable. Le principal risque contre lequel Paléo devait se couvrir est la mauvaise météo. C’est moins vrai aujourd’hui, car le festival affiche complet quelques heures - voire quelques minutes - seulement après l’ouverture de la billetterie en mars. Cependant, nous ne sommes pas à l’abri d’une mauvaise année ou d’un changement de mode des festivaliers.
Quant au financement à la création de Paléo, nous étions perçus comme des saltimbanques par la profession de banquiers, car nous étions en dehors de leurs critères standards. La SBS (Société de Banque Suisse) à l’époque figurait parmi nos sponsors principaux, après une heure de leçon de morale sur notre business model. Je qualifierai d’horreur la négociation d’un simple crédit relais. Or, aujourd’hui, nous sommes toujours là et eux ont disparu.

Parallèlement à la création de ce fonds de réserve, la décision a été prise en 1996 de plafonner le nombre de billets à 33.000.
En effet, nous avions mené une profonde réflexion sur la qualité de l’accueil pour nos festivaliers, nos artistes et notre staff. Suite à une fréquentation beaucoup trop forte le temps d’une seule soirée (39.500), soit plus du double du spectacle de la veille (17.000) en 1996, nous avions du nous résoudre à limiter la vente de billets. En interne, le débat était vif, car ce plafonnement limitait de facto nos revenus. Certes, nous allions devoir gérer la frustration des spectateurs, mais après réflexion, il était préférable que cette frustration se trouve à l’extérieur du Paléo qu’à l’intérieur. En effet, un spectateur déçu est perdu, alors qu’un spectateur potentiel, reste potentiel. Depuis 20 ans, Paléo est l’un des rares festivals qui affiche complet toujours plus rapidement, juste après l’ouverture de la billetterie. Tout le modèle économique de Paléo repose là-dessus. Avec une gestion très paysanne. Sans céder à l’euphorie.

Vous aimez comparer Paléo à un très grand buffet musical où chacun puise son menu à sa guise.
Absolument. Paléo propose une expérience globale - avec un choix de nourriture variée, des installations artistiques - et non juste une série de concerts. Cette offre permet de nous démarquer et d’éveiller la curiosité des gens.

Le marché des festivals s’est professionnalisé avec l’émergence d’acteurs globaux de production de concerts, comme Live Nation ou AEG. Vont-ils modifier en profondeur le modèle économique du secteur du divertissement en Suisse?
Ces acteurs, en effet, sont loin d’être des passionnés de musique, qui poursuivent un but idéal. Paléo est une association à but non lucratif, qui le restera. Et une association n’est pas à vendre. Pour ces entreprises globales, il y a beaucoup d’argent à faire. Regardez en Europe, le nombre de festivals a littéralement explosé, notamment à l’Est. Ces acteurs, en cumulant l’affichage, la billetterie (avec tickemaster pour Live Nation), les contrats d’artistes, le merchandising d’artistes, les agents et les festivals, réussissent à avoir une présence très forte. Face à cette industrialisation du métier, Paléo se démarque avec son ancrage local extrêmement solide, qui attire un public multigénérationnel. Nous enregistrons un taux de renouvellement de 15%, essentiellement parmi les jeunes. Chaque année, nous sommes heureux de rencontrer une nouvelle génération de festivaliers.

Le renouvellement est fort du côté de l’offre avec chaque année plus de 83% des artistes programmés, qui viennent pour la première fois au Paléo.
En termes de programmation, on s’oblige à l’innovation, sans céder à la paresse ou la facilité. Il est beaucoup plus facile d’inviter des artistes, qui sont déjà venus. Ils veulent d’ailleurs tous revenir. Certains qualifient notre programmation de réchauffée. Il s’agit pour nous de trouver le bon équilibre entre l’innovation, qui surprend le spectateur, tout en gardant des repères, afin qu’ils ne se perdent pas. Innover, surprendre et séduire, telle est notre devise.

Dans votre budget de 27 millions de francs, les sponsors et la publicité représentent 17%. Quid de votre indépendance dans la politique de sponsoring?


Dans l’idéal, nous aimerions plafonner l’apport financier des sponsors à 15%. Certes, nous sommes légèrement supérieurs, mais nous restons maîtres de notre manifestation. Tous les sponsors ont tendance à voler au secours de la victoire et aiment se l’approprier. Nous faisons sûrement preuve de naïveté, mais nous croyons en leur fidélité en cas de situation moins favorable pour eux. Raison pour laquelle nous signons des contrats plus raisonnables, sans faire monter les enchères, dans une optique de long terme. Après SBS, UBS était sponsor. Aujourd’hui et depuis plusieurs années, nous collaborons notamment avec la BCV, Migros, La Mobilière.

En 2017, le projet pilote blockchain de Paléo Festival et SecuTix dans la lutte contre la revente de billets sur internet à prix surfaits, était un succès parmi le staff. Quid de l’édition 2018?
Le projet pilote en 2017 concernait uniquement les stands. Nous sommes en intense discussion avec Elca, maison-mère de SecuTix, qui est actuellement en train faire évoluer le projet, mais nous ne souhaitons pas prendre le risque en 2018 d’expérimenter un prototype qui n’est pour le moment pas encore parfaitement au point. Ce que nous souhaitons obtenir est une utilisation agréable et fonctionnelle de l’outil pour tout le monde. Nous maintenons donc un système classique pour l’édition 2018, tout en conservant l’objectif de lutte contre la fraude avec la blockchain avec une continuité dans le développement de ces outils. La solution d’un billet nominatif est déraisonnable. Je l’ai vu fonctionner à Roland-Garros. Il faut tout de même 40 minutes pour pénétrer dans le stade. A Paléo, l’attente ne doit dépasser 10 minutes.

Parmi les artistes programmés, certains ont des contrats en devises étrangères achetées à l’avance. A combien s’élève ce risque devises pour Paléo?
Le risque devises est bien réel pour Paléo, qui doit sortir 4 millions d’euros et un million de dollars. Or, chaque année, en septembre, nous sommes encore en pleine incertitude. La politique, que nous avons instaurée depuis quasiment le début est: un tiers d’achat à terme, un tiers d’options (call), qu’on exerce ou pas et un tiers d’achat spot en fonction des besoins. Avec la BCV, notre sponsor et partenaire, nous avons un accès direct à la table des changes. Si un call s’avère hors de prix, alors nous effectuons un deuxième achat à terme ou un achat fixe, que l’on swap ou non en fonction des besoin en liquidités en francs suisses. Avec cette politique, nous avons réussi à réduire à 250.000 francs le coût de l’effet de change sur l’euro, au lieu d’un risque potentiel de 400.000 francs sur un montant total de 4 millions de francs de coût pour les cachets d’artistes. En ce qui concerne le budget, on fixe un taux de référence en novembre. En cas de variation, seuls le CFO Christophe et moi-même sommes responsables du poste de variation de charges. A l’échelle des années, on peut dire que nous sommes à l’équilibre.

La programmation est-elle bien avancée fin décembre?
Très peu d’artistes sont confirmés avant Noël. Seules les grosses productions sont connues entre le 15 septembre et le 15 décembre. La grande majorité de la programmation s’effectue entre le 15 janvier et le 15 mars.

Le cachet le plus élevé dans l’histoire de Paléo est celui des Red Hot Chili Pepper, en 2017. A combien s’élevait-il?
Je ne communique pas sur ce cachet le plus élevé jamais payé par Paléo. Il s’agit de coups de cœur. Johnny Halliday figurait aussi parmi les plus élevés pour un artiste français. Pour des cas exceptionnels et des circonstances particulières, je mets à disposition de la programmation la réserve du patron (qui s’élève à 300.000 francs chaque année). En règle générale, les cachets des artistes se situent entre 300.000 et 600.000 francs pour les têtes d’affiches. Face à l’inflation du prix du cachet en l’espace de dix ans, Paléo réussit à maintenir son prix d’entrée identique chaque soir. Notre capacité limitée du terrain ne permet pas d’avoir des stars, qui remplissent des stades entiers avec des prix d’entrée exorbitants pour le public et des cachets dépassant le million de francs.

Paléo Festival et la blockchain, la fraude et le risque de change

En 2017, le projet pilote blockchain de Paléo Festival et SecuTix dans la lutte contre la revente de billets sur internet à prix surfaits, était un succès parmi le staff. Quid de l’édition 2018?

Le projet pilote en 2017 concernait uniquement les stands. Nous sommes en intense discussion avec Elca, maison-mère de SecuTix, qui est actuellement en train faire évoluer le projet, mais nous ne souhaitons pas prendre le risque en 2018 d’expérimenter un prototype qui n’est pour le moment pas encore parfaitement au point. Ce que nous souhaitons obtenir est une utilisation agréable et fonctionnelle de l’outil pour tout le monde. Nous maintenons donc un système classique pour l’édition 2018, tout en conservant l’objectif de lutte contre la fraude avec la blockchain avec une continuité dans le développement de ces outils. La solution d’un billet nominatif est déraisonnable. Je l’ai vu fonctionner à Roland-Garros. Il faut tout de même 40 minutes pour pénétrer dans le stade. A Paléo, l’attente ne doit dépasser 10 minutes.

Parmi les artistes programmés, certains ont des contrats en devises étrangères achetées à l’avance. A combien s’élève ce risque devises pour Paléo?

Le risque devises est bien réel pour Paléo, qui doit sortir 4 millions d’euros et un million de dollars. Or, chaque année, en septembre, nous sommes encore en pleine incertitude. La politique, que nous avons instaurée depuis quasiment le début est: un tiers d’achat à terme, un tiers d’options (call), qu’on exerce ou pas et un tiers d’achat spot en fonction des besoins. Avec la BCV, notre sponsor et partenaire, nous avons un accès direct à la table des changes. Si un call s’avère hors de prix, alors nous effectuons un deuxième achat à terme ou un achat fixe, que l’on swap ou non en fonction des besoin en liquidités en francs suisses. Avec cette politique, nous avons réussi à réduire à 250.000 francs le coût de l’effet de change sur l’euro, au lieu d’un risque potentiel de 400.000 francs sur un montant total de 4 millions de francs de coût pour les cachets d’artistes. En ce qui concerne le budget, on fixe un taux de référence en novembre. En cas de variation, seuls le CFO Christophe et moi-même sommes responsables du poste de variation de charges. A l’échelle des années, on peut dire que nous sommes à l’équilibre.

La programmation est-elle bien avancée fin décembre?

Très peu d’artistes sont confirmés avant Noël. Seules les grosses productions sont connues entre le 15 septembre et le 15 décembre. La grande majorité de la programmation s’effectue entre le 15 janvier et le 15 mars.

Le cachet le plus élevé dans l’histoire de Paléo est celui des Red Hot Chili Pepper, en 2017. A combien s’élevait-il?

Je ne communique pas sur ce cachet le plus élevé jamais payé par Paléo. Il s’agit de coups de cœur. Johnny Halliday figurait aussi parmi les plus élevés pour un artiste français. Pour des cas exceptionnels et des circonstances particulières, je mets à disposition de la programmation la réserve du patron (qui s’élève à 300.000 francs chaque année). En règle générale, les cachets des artistes se situent entre 300.000 et 600.000 francs pour les têtes d’affiches. Face à l’inflation du prix du cachet en l’espace de dix ans, Paléo réussit à maintenir son prix d’entrée identique chaque soir. Notre capacité limitée du terrain ne permet pas d’avoir des stars, qui remplissent des stades entiers avec des prix d’entrée exorbitants pour le public et des cachets dépassant le million de francs.

 

 






 
 

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