Joël Mesot: «La reprise par Google et Apple du protocole de SwissCovid est un motif de fierté»

jeudi, 11.06.2020

Le président de l'EPFZ salue la collaboration avec l’EPFL pour le développement de l’application mais est aussi attaché à une saine compétition entre les deux écoles.

Philippe D. Monnier

Joël Mesot. Pour mesurer le succès de l’EPFZ, le président estime que «le facteur le plus important, ce sont les feedbacks que nous recevons de l’industrie».

En tant qu’université pour la science et la technologie dont les origines remontent au milieu du dix-neuvième siècle, l’Ecole polytechnique fédéral de Zurich (EPFZ ou ETH en allemand) accueille plus de 22.000 étudiants dont environ 4000 doctorants et emploie plus de 500 professeurs. Le budget annuel de cette école aux 21 Prix Nobel s’approche des deux milliards de francs, majoritairement financé par les contribuables.

Depuis 2019, la présidence de l’EPFZ est assurée par un Romand, en l’occurrence par Joël Mesot. Avant sa nomination, il a dirigé pendant plus de dix ans l’Institut Paul Scherrer (Argovie). Joël Mesot a étudié la physique à l’EPFZ puis a obtenu son doctorat dans le domaine de la physique des solides à l’EPFZ et à l’Institut Laue-Langevin (France). Il a aussi passé plusieurs années à l’Argonne National Laboratory (Etats-Unis). Interview.

Durant la pandémie, quels ont été les principaux défis de l’EPFZ?

Tout est allé tellement vite. En seulement une semaine, nous sommes passés en mode online avec très peu de problèmes, notamment grâce à notre bonne infrastructure. Je suis vraiment admiratif de la réaction de notre corps enseignant.

Mais surtout, une vingtaine d’initiatives ont été lancées en urgence. 

Par exemple, des étudiants en médecine se sont portés volontaires pour travailler dans des hôpitaux et des programmes de recherche sur le coronavirus ont été initiés. Et, bien sûr, la «Swiss National COVID-19 Science Task Force» a été mise sur pied avec l’implication de plusieurs de nos professeurs.

Quels sont les changements positifs et durables générés par la crise?

Dans chaque crise, il y a forcément des aspects positifs. De manière générale, la pandémie a accéléré certains développements dans notre université; ces changements avaient déjà débuté avant la crise mais ils rencontraient peut-être encore des résistances. 

Par exemple, de nombreux professeurs sont devenus plus conscients des avantages de l’enseignement en ligne. Nous resterons une «université de présence» mais je suis persuadé que, dans le futur, nous combinerons davantage l’enseignement en classe avec la formation à distance.

Certains de nos professeurs ont aussi participé pour la première fois à des conférences virtuelles qui réunissaient plus de mille personnes. Je ne serai pas étonné que cette expérience génère une réduction des voyages. J’espère aussi que la nouvelle task force nationale subsistera sous une forme ou une autre.

Est-ce que le fait d’être un Romand à la tête de l’EPFZ change quelque chose?

Je pense que non. Lorsque je dirigeais l’Institut Paul Scherer, je jouais un peu le rôle de pont entre les deux écoles polytechniques et, en tant que président de l’EPFZ, je continue de jouer ce rôle. Il y a donc probablement un peu plus de collaboration entre les deux écoles que dans le passé. 

Par exemple, nous avons récemment lancé un master conjoint en cybersécurité. Un autre exemple est le développement commun de l’application SwissCovid. En plus de notre collaboration renforcée, il existe une saine compétition entre les deux écoles et c’est bien comme cela.

Depuis le début de votre présidence en janvier 2019, quels principaux changements avez-vous mis en place?

Mon prédécesseur Lino Guzzella a lancé avec succès l’initiative ETH+ visant à générer des interfaces entre les différents départements de notre école. J’ai poussé cette idée plus loin en y incluant d’autres entités, notamment des universités, des hôpitaux et les établissements de recherche du domaine des EPF. Dans le cadre de cette nouvelle initiative appelée «Open ETH», les collaborations permettront d’accélérer certains développements, par exemple dans le domaine des ordinateurs quantiques (en collaboration avec l’Institut Paul Scherrer) ou dans le domaine médical (recherches sur le cancer ou le traitement des virus, en collaboration avec les quatre hôpitaux universitaires zurichois).

Qu’en est-il de l’initiative rETHink?

rETHink est pour moi un projet clé qui concerne le développement institutionnel et organisationnel de notre université. Face à un environnement politique, sociale et technologique en mutation, nous voulons avec cette initiative nous assurer que l’EPFZ reste à la pointe. Ce vaste projet implique non seulement les professeurs, les départements académiques et la présidence mais également les corps administratifs et techniques ainsi que les étudiants. Le but est de continuer à développer et à optimiser sur la base de valeurs communes la répartition des tâches, les processus de recrutement, la résolution de conflits, etc. Entre-temps, beaucoup d’universités ont lancé ce genre de réflexions; néanmoins, je pense que nous avons été parmi les premiers à nous engager dans un tel processus.

Comment mesurez-vous le succès de l’EPFZ?

Une école polytechnique fédérale est une organisation hautement complexe et son succès ne peut pas se mesurer avec seulement quelques paramètres. Le facteur le plus important à nos yeux, ce sont les feedbacks que nous recevons de l’industrie. Ces retours sont très positifs et 98% de nos étudiants trouvent du travail en moins d’un an. De plus, une multitude de nos anciens étudiants occupent actuellement des postes à responsabilité dans l’industrie ainsi que dans d’autres domaines. Un autre élément important est le nombre de spin-off que nous générons: l’année passée, avec 30 nouvelles spin-off, nous avons atteint un nouveau record. Et ce chiffre n’inclut pas d’autres start-up créées par des anciens de l’EPFZ.

Quelle est l’importance des rankings universitaires?

Ces comparaisons ne donnent qu’une image partielle d’une université mais force est de reconnaître qu’ils sont importants car beaucoup d’étudiants choisissent leur université sur la base de ces rankings. 

«Nous sommes en train de réfléchir à un concept de Professor of Practice»

Concernant la collaboration entre l’industrie et l’EPFZ, à quels défis êtes-vous confrontés?

Il est vrai qu’il existe parfois quelques champs de tension dans le sens où l’EPFZ, financée avant tout par la Confédération, a l’obligation de publier. Et nous savons bien que certaines entreprises souhaiteraient que rien ne soit publié, même si les innovations sont protégées par des brevets. Heureusement, on trouve généralement des solutions acceptables au cas par cas. Il y a bien sûr encore moyen d’améliorer le système mais cela exigera des évolutions de toutes les parties prenantes, nous y compris.

Pensez-vous que le domaine de l’enseignement universitaire à l’EPFZ et ailleurs est trop hermétique et trop réservé aux purs académiciens?

Dans le cadre du projet rETHink, nous sommes en train de réfléchir à un concept de «Professor of Practice» qui permettrait à un cadre de l’industrie d’enseigner dans notre école, par exemple durant une année sabbatique. Ce concept permettrait également à nos professeurs de travailler pendant un certain temps dans l’industrie. Mais attention, il ne faut pas croire que l’enseignement et la recherche académique peuvent s’improviser: cela exige un apprentissage de dix à quinze ans.

L’EPFL a des campus dans presque tous les cantons romands. Envisagez-vous de nouveaux développements de l’EPFZ hors de Zurich, voire à l’étranger?

Nous avons déjà une forte présence à Bâle (Département des sciences et de l’ingénierie des biosystèmes), au Tessin (Swiss National Supercomputing Centre) et à Singapour (trois programmes de recherche autour des mégacités). Chacune de ces unités emploie environ 200 personnes. Nous n’avons pas l’intention de développer des sites supplémentaires. Pour un engagement en dehors de Zurich, deux conditions doivent être remplies: d’une part, l’activité doit se justifier d’un point de vue stratégique et, d’autre part, il faut atteindre une masse critique.

Dans votre rapport annuel, vos donateurs sont mentionnés tout à la fin, sans indication de montants. Cette discrétion est diamétralement opposée à ce qui se fait aux Etats-Unis...

Ils se peut que certaines universités américaines aillent plus loin. Néanmoins, les montants sont quand même mentionnés dans le rapport annuel de la ETH Foundation, en charge de lever de fonds en provenance des entreprises, de fondations et des particuliers. Dans notre cas, 70% de notre financement est assuré par la Confédération et les donations privées atteignent 12% des fonds de tiers. En revanche, les universités américaines privées ont une culture et un modèle d’affaires complètement différents et la part des donations privées par le biais de leur système «d’endowment» est beaucoup plus importante. 

Mais la fluctuation des rendements financiers est un risque inhérent au système de financement des universités privées aux Etats-Unis.

Vous êtres régulièrement invité dans les deux Commissions parlementaires de la science, de l’éducation et de la culture (CSEC). Quels messages sont difficiles à faire passer?

Mes expériences avec le nouveau parlement sont très positives. Les parlementaires sont ouverts et nous soutiennent avec force. Et cela sur l’ensemble du spectre politique. 

Mais il est vrai que leurs attentes vis-à-vis des EPF sont très élevées ce qui est très motivant.

« Nos spin-off ont créé des milliers d’emplois hautement qualifiés »

Dans le monde, quels sont les systèmes de formation et les universités que vous admirez le plus ?

Nous observons bien sûr ce qui se fait ailleurs et cela nous aide à définir nos propres solutions. Nous sommes par exemple très intéressés aux partenariats scellés entre l’industrie et le monde universitaire en Israël. Nous observons aussi beaucoup les concepts alternatifs de formation, notamment concernant l’enseignement en ligne ou la formation continue.

Entreprenez-vous des actions spécifiques pour attirer les meilleurs étudiants de la planète ?

Nous attirons des étudiants très qualifiés grâce à nos bonnes positions dans les rankings universitaires et grâce à notre réputation dans le monde scientifique. En outre, nos frais d’écolage sont très raisonnables. Par contre, nous sommes prudents quant aux actions spécifiques du type roadshows et nous n’y recourons que d’une manière très ciblée.

La Suisse compte de nombreuses belles start-up, souvent issues des EPF ; en revanche, les licornes suisses sont très rares. Comment y remédier ?

Les licornes sont peut-être encore rares mais le paysage du capital risque s’est quand-même fortement développé en Suisse. Il ne faut pas oublier que la capitalisation d’une start-up est une chose et que son impact sur le marché de travail en est une autre. Et là encore, nos spin-off ont créé des milliers d’emplois hautement qualifiés.

A mon sens, le principal défi en Suisse est le financement des start-up « late stage », même si ces sociétés ont toujours la possibilité de lever des fonds à l’étranger. Heureusement, des initiatives se développent de plus en plus, à l’instar de Venture Incubator, initié il y a vingt ans par l’EPFZ et McKinsey et soutenu par une dizaine de multinationales suisses.

Les meilleures universités technologiques du monde tendent à se développer dans des domaines non technologiques. Quelles sont vos intentions dans ce sens ?

A mon avis, il est essentiel pour une université technique d’être fortement ancrée dans les sciences sociales et humaines, notamment pour former nos étudiants d’une manière plus complète. Pour être acceptés par la société, les changements technologiques nécessitent une large discussion qui va bien au-delà des aspects purement techniques. Prenons l’exemple des applications de traçage où seulement une solution qui respecte la confidentialité des données personnelles a une chance d’être acceptée par une majorité de citoyens

«J’ai l’application SwissCovid depuis le premier jour des tests»

Quid de la fameuse application SwissCovid, destinée à faciliter le traçage de proximité?

Le fait que Google et Apple aient repris le protocole développé par nos deux écoles polytechniques fédérales n’est pas rien. C’est même un motif de fierté car il y avait de nombreux candidats en lice. Dans un registre similaire, une de nos professeures a développé avec son équipe en quelques semaines un prototype de respirateur économique pour des pays qui n’ont pas les moyens dont nous disposons en Suisse. Le design de ce respirateur a été publié et, grâce à une collaboration avec le Département fédéral des affaires étrangères, il y a déjà une demande concrète de l’Ukraine pour le fabriquer. Nous espérons que d’autres pays suivront.

Toujours concernant l’application SwissCovid, l’allez-vous déjà téléchargé?

Bien sûr! Dès le premier jour des tests. Et je l’utiliserai lors de son lancement officiel.

Le stockage des données de SwissCovid est décentralisé; par contre, la transmissions des données s’appuiera sur l’infrastructure d’Amazon Web Services (AWS). Quels risques potentiels?

De nos jours, il est difficile d’éviter les serveurs en nuage des grands fournisseurs comme Amazon. Bien que cette société soit américaine, ses serveurs sont situés en Europe et ils sont soumis aux directives strictes de l’UE en matière de protection des données. Ni dans le nuage ni sur l’appareil ne sont stockées des données personnelles. Je considère donc que les risques d’utilisation abusive des données sont minimes.

Que répondez-vous à ceux qui craignent pour leur liberté et qui pensent que cette application est une sorte de «fichage»?

Il ne peut être question de «fichage» pour deux raisons. Premièrement, l’utilisation de l’application est volontaire. Et deuxièmement, le concept de système de sécurité garantit que les données de proximité pertinentes restent sur le smartphone. Aucune donnée personnelle ou localisation n’est échangée et aucune conclusion ne peut être tirée sur les participants.






 
 

AGEFI



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