«Nous sommes un groupe d’action rapide, pas un groupe de réflexion»

dimanche, 08.09.2019

Entretien avec Murat Sönmez, Managing Director du World Economic Forum et responsable des centres pour la quatrième révolution industrielle de cette organisation.

Philippe Monnier

« Concernant l’IA, les algorithmes sous-jacents sont encore des boîtes noires »

Depuis sa création en 1971, le World Economic Forum (WEF, Forum Economique Mondial) a bâti son édifice en menant à bien quatre étapes successives. Primo : la capacité de réunir des leaders lors d’événements exclusifs ; secundo : la mise sur pied de communautés de leaders ; tertio : le développement de la connaissance et la publication de nombreux rapports ; quarto : la gestion de projets « multistakeholders ». Un exemple de cette quatrième étape est le réseau mondial des centres pour la quatrième révolution industrielle. Lancé en 2017, cette initiative réunit des gouvernements, des entreprises leaders, la société civile ainsi que des experts du monde entier dans le but de concevoir et de mettre à l'essai des approches novatrices en matière de politique et de gouvernance de la technologie. Dans ce sens, la mission de ces centres est de gérer des projets pilotes susceptibles d’être repris par les décideurs politiques, les législateurs et les régulateurs du monde entier.

L’Agefi est allé à la rencontre de Murat Sönmez, Managing Director du World Economic Forum depuis 2014 et actuellement responsable du réseau mondial des centres pour la quatrième révolution industrielle. Après des études d’ingénieur industriel en Turquie (Université de Bosphorus) et un master en génie industriel et en recherche opérationnelle aux Etats-Unis (Virginia Tech), Murat Sönmez a notamment travaillé pendant vingt ans pour la société californienne TIBCO Software, dernièrement en tant qu’Executive Vice President.

Quelles sont les activités de vos centres pour la quatrième révolution industrielle qui ont eu le plus de succès ? 

Un bon exemple est la définition du cadre réglementaire pour les drones au Rwanda. Dans ce pays africain aux mille collines, l’utilisation des drones permet de sauver des vies, notamment en acheminant au plus vite des médicaments ou du sang. Grâce au nouveau cadre réglementaire, le Rwanda est en quelque sorte devenu la capitale mondiale des drones. Suite à ce projet pilote au Rwanda, d’autres pays africains (Malawi, Tanzanie, Kenya et Ghana) ont également appliqué ce nouveau cadre réglementaire. Autrement dit, ce projet est passé dans sa phase d’expansion (scale up). Toujours concernant les drones, nous avons un autre projet pilote en Inde ; l’objectif de ce projet est de rassembler des données avec l‘aide de drones pour mettre sur pied des algorithmes d’intelligence artificielle destinés à combattre les effets négatifs de la mousson sur l’agriculture.

La Suisse est parfois considérée comme une nation de drones. Dans quelle mesure est-ce que la Suisse a été impliquée dans ce projet ?

La Suisse est en effet à l’avant-garde dans ce domaine et le gouvernement suisse est très intéressé par notre démarche. Cet intérêt sera certainement formalisé sous peu. De plus, en juin 2018, la Suisse a lancé -- en collaboration avec le World Economic Forum -- le « Drone Innovators Network » à Zurich.

Concernant la régulation de l’intelligence artificielle, quel est votre credo ?

Il est trop tôt pour réguler l’intelligence artificielle : même s’il existe déjà de nombreuses applications concrètes -- par exemple la réduction de la consommation d’énergie ou la maîtrise des embouteillages -- force est de constater que les algorithmes sous-jacents sont encore des boîtes noires. Non seulement ces algorithmes sont définis par des ordinateurs (et non par des humains) mais ils évoluent sans cesse. Sur le plan régulatoire, il faudra trouver des réponses à de nombreuses questions par exemple au sujet de la propriété intellectuelle ou de la responsabilité en cas de problème. Et il faudra aussi éviter les biais discriminatoires par exemple contre certaines ethnies.

Quid des données -- ou de l’accès aux données -- nécessaires pour alimenter les algorithmes d’intelligence artificielle ? 

On dit parfois que les données sont le pétrole de l’intelligence artificielle mais je dirais même qu’elles en sont l’oxygène. Concernant la "politique des données", nous travaillons au Japon sur un projet pilote. Dans ce cadre, le Japon entend lutter contre la démence dans une société […] vieillissante tout en tirant parti du modèle de « l’économie partagée ». Lors d'une étude initiale, 200 lois et réglementations – provenant de plusieurs ministères -- en conflit les unes avec les autres ont été identifiées.

Quels sont les défis régulatoires en relation avec ces données ?

Les données sont essentielles mais elles génèrent un lot de questions fondamentales : qui en est propriétaire ? A quoi peuvent-elles servir ? Qui est payé ? Comment garantir la protection de la sphère privée ? Ces questions peuvent être résolues grâce à l'utilisation de la blockchain en attribuant une valeur aux données ainsi que grâce aux "contrats intelligents" et aux échanges de « tokens ».

Au début de cette année à Davos, le premier ministre japonais a appelé de ses vœux la mise en place d'un cadre prospectif de « libre circulation des données ». En outre, lors du G20 à Osaka, notre forum a été invité à prendre la responsabilité du secrétariat de l'Alliance mondiale pour la gouvernance technologique des villes intelligentes (« Global Smart City Technology Governance Alliance”), une initiative placée sous les auspices du G20.

Au sujet de la blockchain, où voyez d’autres applications clé à court terme ?

L’avantage des bases de données basées sur la blockchain est le fait qu’il est virtuellement impossible de les altérer. Pour cette raison, nous avons lancé un projet en Colombie visant à lutter contre la corruption lors des achats effectués par des entités gouvernementales. Un autre projet pilote en Argentine vise à tirer parti des atouts de la blockchain pour simplifier les démarches de commerce international.

Quid du « commerce digital » (digital trade), un sujet de plus en plus d’actualité ? 

Je pense à un projet d’impression 3D, mené en coopération avec Mitsubishi Chemical. Cela peut paraître étonnant mais l’impression 3D pose une série de nouvelles questions régulatoires : comment définir les règles d’imposition ? Comment payer le propriétaire du design ? Qui est responsable en cas de problème ? Comment s’assurer de la non-violation des droits de la propriété intellectuelle ?






 
 

AGEFI




...