Une libéralisation qui tue l’économie

lundi, 18.02.2019

Energie. En ouvrant son marché de l’électricité à l’extérieur, la Suisse va voir disparaître ce secteur d’activité au sein de l’économie réelle.

Patrick Morel*

Sous couvert d’offrir aux consommateurs le libre choix du fournisseur afin d’abaisser le prix de l’électricité, la Suisse est en train d’implémenter la dernière phase d’ouverture totale de son marché de l’électricité à chaque consommateur, mais aussi et surtout à chaque producteur au-delà de ses frontières.

Avec un prix moyen de vente européen abaissé à 3,5ct./kWh, ce nouveau prix du marché est à présent inférieur au coût de production moyen en Suisse de 6 ct./kWh. Ne pouvant pas vendre à perte, ni délocaliser ses barrages, l’ouverture du marché électrique suisse a pour conséquence la disparition annoncée du secteur de la production d’électricité, devenu «moins performant» que ses voisins européens.

Paradoxe de la qualité

Ce mécanisme de «libéralisation du marché» électrique reposant sur le seul critère du prix minimal a pour corollaire un nivellement par le bas de la qualité, favorisant les énergies polluantes moins chères à produire et sabotant l’émergence de nouvelles énergies non polluantes et renouvelables, telles que solaires, éoliennes, géothermiques qui sont encore trop chères à exploiter.

En effet, le prix actuellement très bas sur le marché européen est rendu possible par une production bon marché, mais de très mauvaise qualité, à 75% non renouvelable et polluante, soit à 49% fossile et 26% nucléaire. En particulier, les mixtes énergétiques de nos voisins allemands et italiens reposent à 64% et 68% sur la combustion fossile, alors que l’électricité française est à 72% d’origine nucléaire.

La production d’électricité en Suisse (qui produit une énergie plus propre à 59% d’origine hydraulique) se trouve aujourd’hui dans la situation paradoxale de ne plus être viable, ne couvrant plus ses frais de production, à l’image d’Alpiq, le premier producteur privé en Suisse, qui a tenté sans succès pendant deux ans de vendre la moitié de son portefeuille de barrages (dont la Grande Dixence) devenus» non rentables «au regard du nouveau prix européen.

Mécanisme pernicieux

Le coeur du problème réside dans une interprétation abusive du concept de «prix du marché».

La théorie du marché fut définie pour un bien ou service au sein de l’économie réelle, décrivant l’ensemble de sa demande et de son offre avec à son intersection «le prix d’équilibre», qui est alors une résultante satisfaisant en même temps les budgets des acheteurs et garantissant un prix de vente couvrant les coûts de production des vendeurs. La droite de l’offre est alors composée de producteurs homogènes, généralement au sein du même pays, qui partagent des coûts de production globalement similaires, tels qu’en matière de salaires, terrains et impôts.

L’erreur repose sur la généralisation aveugle et simpliste du concept du «prix d’équilibre» à chaque marché financier de dimension supranationale, qui considère à tort selon un mécanisme inversé que lorsqu’une offre et une demande sont observables alors le «prix de marché» serait toujours juste, parfait et complet. Le «prix du marché» étant déterminé par les coûts de production du pays le moins cher impose aux autres pays une «concurrence déloyale» à l’origine d’une véritable guerre commerciale.

Ce nouveau «prix du marché» supranational ne correspondant pas aux «prix d’équilibre» très hétérogène de chacun des pays, n’a d’autre dénouement possible que la concentration de la production dans le pays aux coûts les faibles et la disparition de ce secteur économique dans chacun des autres pays devenu insuffisamment rentable.

Pourtant, une alternative serait possible! En effet, une «libéralisation limitée du marché» à l’intérieur du pays serait à l’origine d’une «saine concurrence» entre producteurs homogènes, alors que l’ouverture totale aux marchés étrangers, aux coûts de productions très différents est à l’origine d’une «fausse concurrence malsaine» entre pays, qui est destructrice du secteur au sein de leurs économies réelles.

Ce même mécanisme à été utilisé en Suisse pour la «libéralisation du marché du lait», ainsi que la récente votation sur la «sécurité alimentaire garantie par les marchés», qui équivaut à une «libéralisation de chacun des marchés» du secteur alimentaire. En effet, avec des coûts de production plus élevés et des exigences de qualités supérieures, les paysans et producteurs suisses n’ont aucune chance de survie dans cette guerre par les prix minimums, subissant une concurrence internationale déloyale.

Similairement, la «libéralisation du marché du travail» a placé en face de chaque Demande locale pour un poste de travail des Offres internationales provenant de nombreux pays aux pouvoirs d’achat essentiellement inférieurs à la Suisse, instaurant un mécanisme inéluctable de baisse généralisée de la rémunération du travail à la conséquence beaucoup plus ravageuse que le dumping salarial.

Plus globalement, en luttant contre les barrières douanières, l’OMC/GATT est depuis plus de 70 ans le champion de la «libéralisation des marchés». Sans jamais remettre en question le bien-fondé de cette libéralisation du commerce international, elle a instauré une concurrence économique entre des pays très hétérogènes, au bonheur  essentiellement des grandes entreprises transnationales.

Avenir périlleux

En projetant le raisonnement à son extrême, seules les grandes entreprises multinationales pouvant délocaliser leurs productions dans les pays aux coûts moins élevés et vendre dans ceux bénéficiant encore de pouvoirs d’achat supérieurs tirent profits de la situation. Mais à quel prix pour les économies nationales, puisque les délocalisations se traduisent par la disparition d’entreprises nationales, de places de travail et de recettes pour l’état. Pourtant, l’objectif de croissance économique d’un pays ne se limite pas à la maximisation des profits et des cours boursiers des seules grandes entreprises multinationales, mais au bien-être de chacun de ses acteurs économiques.

Par exemple le secteur de l’électricité en Suisse à 59% d’origine hydraulique se heurtant à l’impossibilité de délocalisation de ses barrages serait condamné à disparaître. Toutefois, même sous l’hypothèse de leur capacité de délocalisation, cela ne modifierait pas les conséquences pour l’économie nationale subissant la disparition de ses entreprises, de pertes d’emplois, alors sources de charges sociales supplémentaires, ainsi que des pertes fiscales pour l’Etat.

De plus, se remettre exclusivement aux marchés n’est pas une solution pérenne capable de garantir l’approvisionnement futur en énergie du pays, sans laquelle l’ensemble de l’économie serait paralysé. En effet, au regard des taux d’accroissement de la population et de sa fringale en énergies électriques, telle que pour les voitures électriques, lorsque les exportateurs d’aujourd’hui deviendront importateurs, alors le» prix du marché «pourrait rapidement s’envoler, dépassant le coût de revient actuel de l’électricité hydraulique en Suisse. Ayant perdu son industrie productrice et subissant des prix plus élevés, le pays sera alors irrémédiablement dépendant des marchés étrangers.

Les consommateurs ne devraient pas céder aux sirènes des baisses immédiates de prix découlant de la «libéralisation d’un marché», car leurs véritables coûts à long terme sont incommensurables pour l’ensemble de l’économie. En réalité, la «libéralisation des marchés» ne libère pas les économies avancées, mais représente une arme de destruction massive qui les appauvrit en anéantissant méthodiquement un secteur économique après l’autre.

Des objectifs durables

La récente prise de conscience des dangers de notre mode de vie sur l’environnement et la survie de notre espèce a pris la forme de nouveaux objectifs durables de renoncement aux énergies polluantes, tels que la votation post Fukushima du 21 mai 2017 en Suisse de sortie du nucléaire et les accords COP21 à Paris de lutte contre le réchauffement climatique par la diminution des énergies fossiles.

Mais, ces nouveaux objectifs à long terme d’énergies non polluantes et renouvelables sont en complète opposition avec l’objectif immédiat de minimisation du prix découlant de la «libéralisation du marché» électrique, qui impose les productions d’énergies peu coûteuses mais très polluantes.

Pourtant, contrairement aux énergies fossiles et nucléaires coûteuses à l’extraction, les énergies renouvelables gratuites et illimitées devraient s’imposer d’elles-mêmes. En fait, les coûts élevés associés aux énergies renouvelables proviennent avant tout des frais de recherche et développement importants liés à des technologies nouvelles, voire pas encore inventées, qui ne peuvent pas être immédiatement rentables, alors que ceux du nucléaire et de la combustion fossile ont été amortis depuis très longtemps.

De plus, les coûts moindres des énergies polluantes s’expliquent aussi par le refus d’internaliser l’ensemble des véritables coûts liés au nucléaire, tels que les frais de démantèlement des centrales et de stockage de matériaux radioactifs durant plusieurs milliers d’années. A ceux-là s’ajoutent les frais liés aux fossiles, tels que les impacts du réchauffement climatique et de la pollution sur la planète et la santé de ses habitants, dont le plastique qui est le premier déchet du pétrole.

De la responsabilité des firmes

La survie des économies nationales imposerait de redimensionner les entreprises multinationales à la taille de chaque pays, afin de les remettre au service de l’ensemble de leurs économies réelles. Ainsi, une entreprise souhaitant bénéficier des avantages du pouvoir d’achat élevé dans un pays devrait s’engager à contribuer au développement de son économie nationale en garantissant un «prix d’équilibre» nécessaire au maintien d’une production domestique respectueuse de l’emploi des ressortissants nationaux et d’une fiscalité équitable.

En fait, la protection des économies nationales ne peut pas être atteinte en imposant une concurrence déloyale par un «prix de marché international», mais en soutenant les «prix d’équilibre nationaux». Il en découle que l’instauration de barrières douanières représente un acte de protection dans cette guerre économique planétaire entre les grandes multinationales, qui a pour origine la volonté d’exportation de surplus de production, soutenue par le mécanisme de «libéralisation des marchés».

*Fixed Income Strategist






 
 

AGEFI



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