La maison brûle-t-elle en Italie?

jeudi, 23.08.2018

En près de dix jours, le gouvernement a émis deux avertissements concernant de potentielles attaques spéculatives sur le pays. Explications.

John Plassard*

Le gouvernement italien a émis il y a près de deux semaines un avertissement assez étrange en affirmant que des spéculateurs allaient sans doute «attaquer» les marchés financiers italiens dans le courant du mois. Aujourd’hui, c’est à nouveau le sous-secrétaire des services de la présidence du Conseil qui prie la banque centrale européenne (BCE) de poursuivre l’assouplissement quantitatif (QE) pour éviter des attaques spéculatives! La maison brûle-t-elle en Italie?

En près de dix jours, le gouvernement italien a émis deux avertissements en bonne et due forme concernant de potentielles attaques spéculatives sur le pays. Tout d’abord, le sous-secrétaire des services de la présidence du Conseil, Giancarlo Giorgetti, a affirmé dans un entretien publié par le journal Libero que les marchés étaient peuplés de fonds spéculatifs affamés, qui choisissaient leur proie et fondaient sur elle. Les volumes d’affaires étant faibles l’été, cela permettrait de préparer le terrain à des initiatives agressives contre les pays. Giancarlo Giorgetti s’accordant même le luxe de comparer la situation de la Turquie!

Ensuite, Giancarlo Giorgetti a affirmé dans le journal Il Messaggero espérer que la BCE prolonge son QE pour protéger le pays des spéculateurs pariant sur la chute de la Bourse de Milan (MIB). Un accroissement de la flexibilité de l’institution de Francfort pourrait entre autres permettre au pays de dépenser plus pour ses infrastructures (en ruine) après le dramatique effondrement du pont à Gênes. Ceci pourrait d’ailleurs pousser le pays à ne pas respecter la règle européenne d’un déficit public inférieur à 3% du PIB.

Les relations avec la zone euro

Rappelons ici que la BCE arrêtera à la fin de l’année son vaste programme de rachats d’actifs. Le QE passera ainsi par une décrue de son rythme entre octobre et décembre, à 15 milliards d’euros mensuels contre 30 milliards actuellement. Annoncé en janvier 2015, ce programme destiné à sauver la zone euro de la déflation a commencé par des achats de grande envergure d’obligations émises par des états, suivis à partir de la mi-2016 de dettes d’entreprises.

Le sous-secrétaire italien a admis que le président Mario Draghi avait été d’une grande importance dans la reconstruction (économique) du pays ces dernières années.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles des fonds spéculatifs pourraient «attaquer» l’Italie. Tout d’abord l’aspect politique. En effet, l’Italie n’est pas à l’abri des interrogations d’un marché préoccupé par une coalition gouvernementale, composée de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles qui (sur le papier) empêche toute réforme de fond. Les doutes qui entourent les motivations réelles du gouvernement quant à son attachement à la zone euro sont aussi à même d’alimenter les attaques.

On se souvient qu’alors que le ministre des Affaires étrangères, Enzo Moavero Milanese, déclarait récemment que la chute de la livre turque soulignait combien il était important que l’Italie reste dans la zone euro. Claudio Borghi, chef économiste de la Ligue et président de la commission budgétaire de la chambre des députés, déclarait lui que Moavero ne savait pas de quoi il parlait. 

Ensuite, il y a bien évidemment les interrogations économiques qui sont multiples, puisque le pays est confronté à des dettes publiques encore élevées, une position extérieure nette très négative; une dualité du marché du travail avec un taux de chômage élevé (surtout chez les jeunes), un contingent historique important de petites entreprises peu productives; de fortes disparités régionales ainsi qu’une faible efficacité administrative.

Une structure bancaire problématique

Enfin, si la santé du système bancaire s’est nettement améliorée au cours de l’année 2017 après la recapitalisation de la Banque Monte di Paschi di Sienna et la liquidation de deux grandes banques vénitiennes par l’Etat, la structure même du système bancaire où les banques régionales de taille moyenne souffrent d’une exposition importante aux prêts non-performants reste problématique. Ce d’autant plus que la BCE devrait durcir ses lignes directrices à l’intention des banques en matière de prêts non-performants et exiger la couverture à 100 % des créances douteuses.

Le chef économiste de la Ligue estime que le projet de la BCE de mettre un terme à son programme d’assouplissement quantitatif pourrait se révéler très préjudiciable pour l’Italie. «Soit une nouvelle garantie est mise en place, soit il nous faudra une solution de rechange», a-t-il déclaré il y a quelques jours de cela faisant (apparemment)  référence à la possibilité que l’Italie sorte de l’euro. Son argumentaire se forge sur le fait que l’Italie a déjà un excédent commercial, et qu’au moment même où le pays aurait sa propre monnaie, il aurait un «super excédent». Inquiétant.

Depuis un certain nombre d’année, il serait recommandé de sous-pondérer l’Italie au sein de la zone euro, à la faveur de pays qui ont réussi à réformer leurs économies tels que le Portugal ou encore l’Espagne. L’Italie est loin d’être sortie d’affaire et il est probable que le pays puisse sous-performer ses pairs tout au long de la fin de l’année.

*Consultant Mirabaud Securities auprès de Cambridge Securities






 
 

AGEFI




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