Plumettaz: la mécanique bien huilée de l’exportation

jeudi, 19.12.2019

Du treuil viticole au pousseur de câbles par injection, l’entreprise Plumettaz produit des machines depuis ses origines. La société bientôt centenaire s’est vu décerner le Prix vaudois des entreprises internationales: elle réalise 90% de son chiffre d’affaires hors des frontières suisses.

Sophie Marenne

Philippe Prat. Depuis 2017, il est le CEO du groupe qui emploie 130 collaborateurs dont une centaine sur le site de Bex. Dans la fabrique qu’il dirige, les outils de production doivent rester performants.

A quelques encablures d’Aigle, la zone industrielle de Bex abrite le siège de Plumettaz. Chaque année des milliers de machines sortent de ses 2000 m2 d’ateliers de production. Les treuils et les pousseurs de câble par injection d’air ou d’eau y sont fabriqués avant d’être envoyés partout sur le globe sous l’appellation Plumett. «Cette marque est un héritage de l’exportation: le nom de la compagnie est difficile à prononcer, notamment aux Etats-Unis», explique le CEO, Philippe Prat.

L’internationalisation de cette PME vaudoise est l’un de ses traits caractéristiques. La société réalise en effet 90% de son chiffre d’affaires d’un peu plus de 30 millions de francs hors du territoire helvétique. Il y a un mois, Plumettaz a d’ailleurs été distingué par le Prix vaudois des entreprises internationales (PVEI) dans la catégorie «entreprise suisse». Décernée par plusieurs institutions du canton de Vaud, cette récompense met en valeur les firmes qui font rayonner la région au-delà de ses frontières. «Notre marché numéro un est celui de l’Europe: l’Allemagne en tête mais aussi la France, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves quoiqu’ils soient plus matures. Mais nous exportons sur les cinq continents», dit le patron.

Renom grâce aux vignobles

Détonnant parmi les modèles flambant neufs produits dans l’usine, trois machines plus anciennes attendent des réparations dans l’atelier de maintenance. Il s’agit de mototreuils viticoles de la marque Plumett. Ces appareils robustes à cabestan étaient, à une époque, le nec plus ultra pour la culture des vignes en coteaux. «Les vignerons des environs qui en possèdent y tiennent souvent comme à la prunelle de leurs yeux. Nous en réparons donc régulièrement, bien qu’ils aient parfois plus de 50 ou 60 ans.»

Ce sont les seules machines agricoles à l’horizon dans l’usine de production. Si la compagnie fabrique encore quelques modèles dits «vintages» pour certains viticulteurs prestigieux, cette activité est devenue très épisodique.

Le centième anniversaire en 2023

S’ils ont fait la renommée de l’entreprise, ces outils agricoles ne sont, en réalité, pas les premières machines à y avoir été confectionnées. En 1923, à la naissance de Plumettaz, la fabrique concevait des appareils pour l’industrie alimentaire: des étiqueteuses, des emballeuses pour fromages, des remplisseuses de pots de confiture et des dénoyauteuses de cerises. Située à Vevey à l’époque, la jeune société avait pour client principal le précédent employeur de son fondateur car Emile Plumettaz était un ancien de chez Nestlé.

Au début des années 30 cependant, le géant voisin a décidé de se charger seul de la mécanisation de ses chaînes de production. Il a donc fallu trouver d’autres activités pour faire perdurer l’entreprise. La voie privilégiée fût celle de l’agriculture avec des charrues, des buteuses et même des tracteurs. «Après la deuxième Guerre mondiale, le treuil à cabestan qui offre une traction à vitesse et force constante – peu importe la longueur de câble – a été introduit. Les modèles destinés à la vigne, en particulier, ont permis l’essor de la société industrielle», raconte Philippe Prat. Populaires dans les coteaux du Lavaux, ils se sont rapidement exportés dans les vignobles français, en Bourgogne par exemple. Vers 1950, Plumettaz a quitté ses locaux veveysans devenus trop exigus pour s’installer à Bex.

Du treuil à l’anti-treuil

Dans les années 60, la viticulture avait évolué et ce domaine n’était plus aussi demandeur. «C’est à ce moment que la deuxième grande application de nos treuils s’est révélée avec l’essor des télécommunications: le tirage de câbles dans des tubes tous-terrains», indique le CEO originaire de Bretagne.

Deux décennies plus tard, le passage du câble coaxial à la fibre optique a bouleversé les activités de Plumettaz. «Les câbles sont devenus bien plus légers et fragiles. La technologie du treuil n’était pas forcément la plus adaptée. Mais l’entreprise a réagi rapidement.» La solution: le soufflage par injection, ou jetting en anglais. Après avoir racheté un brevet de la poste néerlandaise, Plumettaz a développé une gamme de machines qui soufflent les filins dans les tuyaux. Un deuxième type d’appareil, dit de flottage, s’est ajouté peu après: il utilise la même technique en remplaçant l’air par de l’eau, pour des distances plus longues. La société dispose ainsi du record mondial de flottage d'un câble de fibres optiques: treize kilomètres en un seul tronçon.

«Capitalisant sur notre savoir-faire en installation de câble, nous avons fait de ces deux sortes d’instruments notre spécialité. C’est assez amusant car, concrètement, ce sont des anti-treuils car ils fonctionnent par poussée et non par traction», décrit-il. Le segment des treuils n’a pour autant pas été abandonné. Ces appareils ont été reconvertis dans la pose de câble pour les réseaux énergétiques.

Une première mondiale dans l’éolien off-shore

Dopé par les nouvelles technologies de flottage et un savoir-faire logiciel récemment développé, Plumettaz voit de plus en plus grand dans le domaine de l’énergie. La compagnie est désormais capable de fournir un service de pose de câbles électriques à haute tension, atteignant jusqu’à 150 millimètres de diamètre. «L’atout de notre procédure d’installation est qu’elle est faisable depuis une seule ouverture du souterrain, sans nécessiter de disposer d’équipes de chaque côté, et ce, sur des distances très longues.» Ainsi, la PME a effectué une première mondiale en 2018: l'aménagement au Danemark d'un parc éolien offshore avec le leader mondial Siemens Gamesa Renewables Energy, le tout, depuis le rivage!

Des machines toujours plus  intelligentes

Dénoyauteuse de cerises, mototreuil viticole, pousseur à entraînement hydraulique: le long de ses presque cent ans d’existence, Plumettaz a réussi à rester innovant. Son département de recherches dépose d’ailleurs en moyenne deux brevets par an. Ce dernier lustre, la firme spécialisée en mécanique a embrassé la thématique de la numérisation en électrifiant bon nombre de ses instruments. Le responsable constate: «Nous avons rendu nos machines intelligentes avec des services de contrôle de procédures et d’analyse de données. Cette stratégie s’avère complètement payante. Sur notre plus grand marché, l’Allemagne, plus de 60% de nos ventes concernent ce type de produit désormais.»

Cette nouvelle phase dans l’évolution de l’entreprise a transformé la façon dont Plumettaz concevait ses produits. «La morphologie de notre bureau d’études a changé, avec le recrutement d’électroniciens et d’ingénieur software. Notre département logiciel a d’ailleurs pris de l’importance.»

La fabrique elle-même n’est pas en reste, avec un outil de production qui doit rester performant et qui nécessite des modernisations régulières. La prochaine révolution pour la PME vaudoise sera très certainement la confection de pièces par méthode additive. Ce défi est immense et représente non seulement un investissement important mais aussi une toute nouvelle façon de penser les machines. Une équipe planche actuellement sur ce projet.

Belle performance du pied-à-terre américain

Pour le groupe, les résultats de l’année 2019 seront plutôt mitigés par rapport à ceux des deux exercices précédents. «Dès l’entrée en 2017, nous avions pu bénéficier d’une embellie. Le déploiement de la fibre en Allemagne avait donné un vrai coup d’accélérateur à nos affaires», se souvient celui qui a pris les rênes de l’entreprise à ce moment-là.

Ingénieur titulaire d’un doctorat en mécanique, Philippe Prat a débuté sa carrière dans le domaine spatial. Il a ensuite travaillé dans le secteur des écrans plats puis dans celui des caméras optiques; à Trübbach dans le canton de Saint-Gall et à Taïwan. «Je suis revenu en Suisse pour rejoindre une entreprise d’équipements médicaux basée à Nyon. Après quelques années dans cette grande PME, j’ai rejoint Plumettaz en 2013 en tant que directeur opérationnel avec, en ligne de mire, le passage de témoin des mains de Denis Plumettaz, un petit-cousin de la famille fondatrice.» Cette succession s’est effectuée à l’aube de l’année 2017.

Selon le patron, l’exercice qui se termine reste d’un bon niveau mais en deçà des attentes. Dans le futur, il souhaite limiter les risques en ciblant les efforts commerciaux sur les zones géographiques les plus prometteuses. «Cette année, notre croissance est venue des Etats-Unis où notre filiale a signé de belles réussites. Nous misons encore beaucoup sur ce territoire ainsi que sur le continent asiatique et sur quelques pays d’Europe comme le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne.»

Nouvelle filiale dans le Tennessee

Plumettaz dispose d’une filiale à Shanghai depuis quinze ans et d’une autre à Singapour depuis dix ans qui prend en charge tout le territoire de l’Asie du Sud-Est. L’an dernier, le groupe en a fondé la troisième à Soddy Daisy, dans le Tennessee, où se déploie déjà une équipe de sept personnes. «C’est notre second marché au regard de la pose de câbles», souligne ce dernier. Au total, le groupe compte 130 collaborateurs dont une centaine sur le site bellerin. Au-delà, la firme industrielle se repose sur une cinquantaine de distributeurs à travers le globe.

Différentes niches comme secret de longévité

Mondialement reconnue pour son matériel d’installation de câbles souterrains pour les télécommunications et l’énergie, Plumettaz s’est efforcé de développer ses machines pour répondre aux besoins d’autres industries. «Bien qu’aujourd’hui, la pose de câbles représente environ 60% de notre chiffre d’affaires, nous ne proposons pas qu’une unique gamme d’instruments mais nous nous appuyons sur plusieurs niches de diversification», développe Philippe Prat.

Domaine skiable, gratte-ciel et train

La neige représente la première. Depuis plus de 30 ans, Plumettaz a établi un partenariat avec le leader mondial de la fabrication des dameuses de pistes de ski, l’allemand Kässbohrer Geländefahrzeug. Plus d’un quart des véhicules de sa marque PistenBully sont équipés de son système qui déploie un câble d’une longueur maximale de 1450 mètres.

Ensuite, des treuils de la marque Plumett servent aussi au levage de personnes. Ils sont utilisés pour l’entretien de façade de bâtiment jusqu’à une hauteur de 190 mètres, la descente au plus profond de mine ou le long de barrage, par exemple. «Notre solution Syncrowinch est un standard pour les Building Maintenance Unit (BMU), soit les plateformes de personnel de maintenance et des nettoyeurs de vitres des gratte-ciel.» La clientèle principale pour ce segment se trouve en Asie du Sud-Est: Malaisie, Philippines ou encore Singapour. Il ajoute: «Nous avons certifié ce treuil pour le marché américain. Nous nous intéressons donc maintenant aux buildings new-yorkais.»

Le ferroviaire est un autre domaine cible pour lequel Plumettaz a développé deux innovations. Premièrement, depuis les années 60, la compagnie vaudoise commercialise des pompes pour refroidir l'huile utilisée dans les locomotives. Plus précisément, ce sont des circulateurs d’huile pour transformateur de traction. «Nous en fabriquons plus d’un millier par an», commente-t-il. Deuxièmement, la PME a signé un partenariat avec la société lausannoise Kummler & Matter pour développer des mécanismes d’entrainement destinés aux barrières de passage à niveaux.

Une nouvelle mue probable à l’avenir

Selon son patron, l’incroyable force de Plumettaz a toujours été cette réussite dans la transposition de son savoir-faire mécanique à différents secteurs. Il argue: «Je crois que c’est aussi ce qui fait sa longévité. Or, cela ne s’arrêtera pas demain. Nous nous refusons toute frontière: nous sommes prêts à appliquer notre expertise et à faire fonctionner nos outils de production pour de nouvelles opportunités qui peuvent sembler invraisemblables aujourd’hui.»

 

 

 

 

 






 
 

AGEFI




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