L’imminente conquête de Mars doit être une aventure rentable

mardi, 10.12.2019

Des robots sur Mars c’est bien, des humains c’est mieux. Parmi les colons: des chercheurs, des riches touristes mais aussi des entrepreneurs.

Sophie Marenne

La base Alpha, imaginée par Elon Musk, pourrait accueillir une base prospère et, à terme, une civilisation autonome afin de faire des êtres humains une espèce multi-planétaire. (SpaceX)

A une distance variant entre 56 et 400 millions de kilomètres d’ici: une petite planète aride. Le sol y est rouge, la gravité trois fois moins élevée que sur Terre et la température moyenne avoisine − 60°C. L’environnement de Mars est-il complètement inhospitalier pour notre espèce? Pas si sûr selon Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland. Relancée en 2009 par cet ancien banquier amoureux du cosmos, l’association compte une vingtaine de membres. Elle fait partie du réseau mondial Mars Society dont l’objectif est la promotion de l’exploration et de l’établissement de l’humanité sur la Planète rouge. Au travers de plus de 200 chroniques pour nos confrères du Temps, celui qui a été analyste de risques au sein d’une grande banque internationale a décrit les étapes de la colonisation spatiale.
En quelle année l’Homme posera-t-il un pied sur Mars?
J’espère en 2026, plus vraisemblablement en 2028. La date dépendra de la réussite d’Elon Musk avec son lanceur orbital Super Heavy. S’il fallait compter uniquement sur un organisme comme l’agence spatiale américaine (Nasa), ce serait probablement bien plus long vu le retard de son lanceur SLS ainsi que les nombreuses réticences de la communauté scientifique à envoyer un vol habité. Pour plusieurs raisons: pour protéger la vie au maximum, aussi bien celles des astronautes et que celle des éventuels microbes martiens, et par crainte de se voir privée de budgets qui partiraient dans ces missions.
Elon Musk représente-t-il un «leader» fiable selon vous?
Saint Elon Musk n’existe pas. Je suis assez critique quant à son projet Starlink qui impliquera de lancer des milliers de satellites en orbite basse: une pollution épouvantable! Je ne partage pas non plus sa vision d’une implantation d’un million de personnes sur Mars. J’espère que nous n’arriverons pas à ce chiffre trop vite car nous devons être conscients de notre impact sur ce milieu. Ceci dit, l’humanité doit profiter de sa détermination et de ses capacités de meneur. Nous avons besoin de tels aventuriers à l’esprit pionnier pour réussir cette entreprise. Voilà pourquoi je crois en lui et que je passe outre ses défauts.

La colonisation de Mars n’est donc plus un rêve mais un projet concret?
Tout à fait: ce n’est plus de la science-fiction. Nous pouvons nous y rendre avec des modes de propulsion maîtrisés aujourd’hui. C’est évidemment aussi une question d’argent mais la faisabilité d’une colonie martienne est indubitable.  

Dans vos publications, vous estimez qu’il faudrait un investissement de 50 milliards sur 20 ans pour financer cette aventure. Est-ce économiquement viable?
Le défi de la profitabilité d’une implantation humaine sur Mars m’a beaucoup occupé. On peut y voir l’arrivée de l’Homme comme une dépense sans lendemain, à l’exemple de ce qui a été fait sur la Lune. Mais pour s’y établir durablement, il faudra en retirer un bénéfice. Du point de vue scientifique, ce retour est évident en termes de recherches planétologiques et biologiques, mais cela ne sera pas suffisant. Les Hommes devront y trouver un profit à dégager. Or, il ne faut pas compter sur l’exploitation de ressources physiques sur place car les coûts de transport resteront élevés pendant très longtemps.
Ainsi, j’ai imaginé avec mon ami le fondateur de l’association française Planète Mars, Richard Heidmann, un système de rentabilisation. La base martienne pourrait offrir des possibilités de résidences par cycle de 26 mois (imposé par la mécanique céleste): 18 sur place et deux voyages d’une durée de 6 mois. La clientèle: des chercheurs évidemment, des riches touristes et des entrepreneurs qui profiteraient de cet environnement pour réaliser leur projet. Ces derniers pourraient déployer des activités liées au fonctionnement de l’installation elle-même dans le recyclage, l’isolation, l’énergie ou la résistance des matériaux. Mais pas uniquement. Certains pourraient simplement être attirés par des conditions inédites sur place, au point de vue des moyens techniques mais aussi de l’environnement humain car les quelques centaines d’individus présents représenteront la fine fleur de l’intelligence terrestre.

Au final, on pourra comparer la colonie à une nouvelle Silicon Valley où les innovations qui y seront créées en seront les ressources. Vu les coûts de l’installation et du fonctionnement de la base, il faudra attendre quelques dizaines d’années avant d’atteindre une rentabilité. Pour que ce soit humainement acceptable, ce retour sur investissement devrait se concrétiser dans les 30 ans.

Les premiers habitants ne seront donc pas uniquement des superriches?
Il faudra de tout en réalité. Selon un modèle des besoins humains d’une colonie de 1000 habitants que Richard Heidmann, et moi-même avons imaginé, le personnel technique rémunéré ne représenterait qu’une grosse moitié des pionniers. Le staff envoyé sur la Planète rouge sera composé d’individus autonomes et inventifs. En effet, ils devront faire face à des imprévus seuls, car la Terre ne pourra pas y envoyer de secours matériel, juste de l’aide logicielle.

Les autres colons paieront effectivement leur séjour: de leur poche pour les plus aisés ou grâce à des financements externes pour les porteurs de projet. Cela impliquerait la création d’une Banque de l’Espace dédiée au soutien de projets martiens. Spécialisée, elle en maîtriserait les thèmes et technologies afin d’identifier quelle initiative financer.

Cette Banque de l’Espace pourrait-elle être située en Suisse?
Très certainement. Le paysage bancaire helvétique accepte volontiers les innovations comme on l’a constaté avec les cryptomonnaies. De plus, cet établissement devrait être localisé dans un pays neutre pour éviter toute influence politique. La Suisse dispose d’un environnement favorable et des capacités intellectuelles: elle serait un terreau logique pour une telle institution. 
Le pays prendra-t-il part à l’aventure martienne?
Peut-être, notamment si l’Agence spatiale européenne (ESA) y est associée. Je suppose qu’à partir du moment où une colonie sera établie là-haut, toutes les grandes agences du monde voudront profiter de cette installation. Sinon, les Helvètes très certainement, à travers leurs entreprises, leurs projets de recherches ou leurs start-ups.

L’avenir de l’humanité pourrait dépendre de cette planète

Les Hommes méritent-ils la possibilité de se déployer ailleurs?
Oui, car l’humanité est ce que la vie a réussi de mieux. La probabilité qu’il existe, dans l’univers, des êtres aux capacités de conscience, d’intelligence et de communication comparables est infime. Nous sommes le résultat d’une suite de coïncidences vertigineuses.

Du point de vue scientifique, nous rendre sur Mars nous permettra de mieux comprendre l’incroyable évolution des molécules vers la vie car cet astre présente des conditions à peu près similaires aux nôtres. Sa surface est le lieu où nous avons le plus de chance de trouver, un jour, des traces de vie ailleurs que sur Terre. Rien que pour cela, Mars mérite une visite, et ce, pas uniquement par des robots mais par des humains pour une simple raison d’efficacité. Prenez la sonde thermique de l’atterrisseur InSight ne parvient pas à enfoncer dans le sol: si un individu était sur place, il aurait pu imaginer et mettre en œuvre rapidement une solution. La capacité d’adaptation de l’Homme est bien plus développée que celle d’une machine qui ne dispose que des moyens qui lui ont été donnés.
Sous un angle plus philosophique, c’est parce que nous pouvons aller ailleurs que nous devons le faire. L’Homme a toujours dépassé ses limites, atteignant les sommets des montagnes et découvrant de nouveaux continents. Y renoncer, c’est renoncer à ce qui fait notre génie. Explorer relève de notre devoir en tant que génération actuelle de l’espèce humaine.
Par ailleurs, nous devons saisir cette chance car l’humanité est vulnérable. Menace atomique, obscurantisme, pandémie, surpopulation,… Des terres s’épuisent, des déserts s’étendent, des guerres peuvent survenir. Il n’y a aucune raison que notre espèce soit éternelle. Si nous ratons le créneau durant lequel nous avons les capacités de nous implanter de façon autonome ailleurs, nous pourrions disparaître. La survie de l’Homme pourrait bien passer par une installation sur Mars. A terme, la colonisation est une nouvelle chance que se donne l’humanité.






 
 

AGEFI




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