Fichage par Monsanto: la justice française enquête

samedi, 11.05.2019

Des centaines de personnalités et médias auraient été fichés par Monsanto. La justice française a ouvert une enquête après la plainte de plusieurs personnes.

La multinationale Monsanto est accusée d'avoir secrètement fait réaliser des listes par l'agence de communication Fleishman Hillard. (Keystone)

La justice française a lancé vendredi une enquête au lendemain des révélations sur un possible fichage illégal pour le géant américain Monsanto de centaines de personnalités et médias, qui ont suscité des réactions indignées.

Le parquet de Paris a annoncé avoir ouvert vendredi après-midi une enquête préliminaire à la suite de la plainte déposée le 26 avril par le journal Le Monde et un de ses journalistes, qui figurait dans les fichiers incriminés. Plusieurs personnalités et médias français ont porté plainte ou annoncé leur intention de le faire au lendemain de la révélation de l'affaire par le quotidien et France 2.

Les investigations visent les délits de "collecte de données personnelles par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite", "enregistrement de données à caractère personnel sensible sans l'accord de l'intéressé et transfert illicite de données à caractère personnel" et de "traitement automatisé de données personnelles sans déclaration préalable à la CNIL", a précisé le parquet.

La multinationale Monsanto, filiale depuis l'an dernier du groupe pharmaceutique allemand Bayer, est accusée d'avoir secrètement fait réaliser des listes par l'agence de communication Fleishman Hillard.

Y figurent des centaines de responsables politiques, scientifiques et journalistes, dont quatre de l'AFP, pour lesquels sont indiqués entre autres leur position sur les pesticides, leur niveau de soutien à Monsanto, leurs loisirs, mais aussi leurs adresses et numéros de téléphone, y compris sur liste rouge, selon une enquête de France 2.

Un tableau met en lumière 74 "cibles prioritaires" divisées en quatre groupes: les "alliés", les "potentiels alliés à recruter", les personnalités "à éduquer" et celles "à surveiller".

"Nous attendons que toutes les conditions dans lesquelles ces fichiers ont été commandés, réalisés et utilisés soient mises au jour, et c'est dans un deuxième temps que la question de la responsabilité pénale des uns et des autres pourra être analysée et mise en jeu", a réagi François Saint-Pierre, l'avocat du Monde et de son journaliste.

"Cela pose un problème de libertés publiques très important et nous avons décidé de porter plainte pour ouvrir ce débat", avait-il indiqué vendredi matin.

"Ficher nos journalistes est inacceptable : je dénonce ce type de méthodes!", a aussi indiqué sur Twitter Sibyle Veil, la PDG de Radio France, qui "va porter plainte. Le devoir d'informer en toute indépendance est au coeur de nos missions de service public".

La CNIL, l'agence publique de protection des données saisie en particulier par Le Parisien/Aujourd'hui en France, va enquêter sur cette affaire, a-t-elle indiqué à l'AFP.

La règlementation "impose d'informer les personnes dès lors que leurs données sont collectées", et celles-ci doivent avoir "la possibilité d'exercer leurs droits", notamment l'effacement de ces données, rappelle-t-elle.

Selon une personne familière du secteur, il est courant pour une agence de communication de faire une liste des journalistes et personnalités politiques à contacter en indiquant leur position par rapport à un sujet. En revanche, le fait d'indiquer des informations personnelles pourrait poser problème.

Dans un bref communiqué remis à l'AFP, Fleishman Hillard a assuré "respecter les lois en vigueur" et "les plus hauts standards éthiques de conduite".

"Nous continuons à assumer très sérieusement cette responsabilité et examinons soigneusement les questions soulevées par certains médias concernant les listes de personnes concernées qui comprennent des informations publiquement disponibles", a poursuivi l'agence de communication.

"Nettoyer ce système de lobbying"

L'ancienne ministre de l'Environnement Ségolène Royal, qui figure sur ces listes, s'est aussi indignée: "ça en dit long sur les méthodes des lobbyistes, (...) ils font de l'espionnage, de l'infiltration, de l'influence, parfois financière j'imagine".

"Monsanto ne doit pas être le seul à se comporter de cette façon-là. Au lieu uniquement de se scandaliser, il faut rebondir sur cette révélation pour nettoyer ce système de lobbying", a prôné sur France Info l'ancienne candidate socialiste à la présidentielle de 2007.

Certains intérêts privés se croyant "plus puissants que les Etats" sont "prêts à tout", a également commenté l'actuel ministre de la Transition écologique François de Rugy, "pas surpris" par la révélation. Désormais la "guerre économique se mène aussi sur le terrain de l'environnement", a-t-il déclaré.

Le directeur général de l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) Roger Genet, qui figurerait également dans ces fichiers, estime qu'il s'agit d'une "pratique scandaleuse", a-t-on appris auprès de l'Anses. L'Agence a annoncé qu'elle ferait un "signalement auprès du procureur de la République".

Le président (PS) de Dordogne, Germinal Peiro, également fiché pour le compte de Monsanto, a indiqué sur France Bleu Périgord réfléchir, avec d'autres responsables politiques figurant sur ces listes, à un dépôt de plainte.

La députée européenne EELV, Michèle Rivasi, qui a indiqué figurer dans ces fichiers avec d'autres députés verts, a pour sa part annoncé son intention de porter plainte contre X.

Deux ONG anti-pesticides, Foodwatch et Générations Futures, ont aussi annoncé qu'elles préparaient des plaintes.

Désherbant le plus utilisé au monde, le glyphosate est classé "cancérigène probable" depuis 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Il est commercialisé sous diverses marques, notamment le Roundup. (awp)






 
 

AGEFI



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