De la publicité à la propagande

dimanche, 13.10.2019

Jacques Neirynck *

Jacques Neirynck

Les campagnes électorales sont propices à des outrances: chaque parti, chaque candidat embellit ses propositions. C’est de bonne guerre. Tout autre chose est de déprécier le programme des partis concurrents.

En Suisse, cela ne fait guère, par la raison évidente que les exécutifs sont fondés sur la concordance et que chaque candidat, chaque parti sait qu’il devra plus tard collaborer avec d’autres. Et donc on ne s’en prend surtout pas aux personnes. De même chacun s’efforce de coller à la réalité plutôt que de la nier dans la tradition funeste des propagandes nazies ou communistes. On a envie d’écrire que la Suisse fut le pays de la politique bien tempérée.

Le précédent de l’UDC

Car ces bonnes manières commencent à s’effriter: en 2014 la Suisse fut secouée par l’initiative du 9 février de l’UDC contre l’immigration de masse, qui signifiait la perte des accords bilatéraux et aussi des programmes Erasmus et Horizon 2020. Durant la campagne l’UDC diffusa un toute-boites prétendant sous la signature de son président que ce risque n’existait pas. Ce mensonge avéré emporta la décision du peuple à une faible majorité.

Durant la présente campagne deux partis se sont à nouveau distingués par de mauvaises manières. L’UDC a diffusé un premier toute-boites niant la réalité de la transition climatique et un second affirmant que la Suisse est menacée par une invasion de requérants d’asile, qui n’ont en réalité jamais été aussi peu nombreux.

Le PDC a innové par une campagne astucieuse utilisant à fond les ressources d’Internet. Le surfeur qui demande une information sur un candidat d’un autre parti est interrompu par un message du PDC précisant que ce candidat soutient un parti dont le programme est largement déficient sur trois points. Cela suscite deux difficultés: tout d’abord tout membre d’un parti n’est pas nécessairement d’accord avec toutes les options de son parti et n’a donc pas à être stigmatisé pour celles-ci. Mais plus grave est le procédé lui-même.

Tout utilisateur d’Internet sait qu’à tout moment il peut être agressé par un message publicitaire non sollicité. Le PDC utilise cette ressource de la publicité pour faire sa propagande. Or nous sommes tellement habitués à l’intrusion publicitaire continuelle que nous la considérons à la fin comme normale.

Nous croyons vivre dans une société de l’information par la multiplicité des canaux où des données circulent. En principe les médias, la Toile, les réseaux sociaux, les affiches nous renseignent abondamment sur la réalité vécue. A cette exigence, il n’existe qu’une exception, un territoire de l’information sans foi, ni loi: la publicité.

Si c’est pour vendre, on a le droit de mentir. Nous recherchons l’information parce qu’elle est profitable.

Si une fausse information, bien circonscrite, rapporte gros, elle mérite d’être diffusée sans vergogne. Mais si un mensonge rapporte des voix dans un vote, serait-il pour autant légitimé?

Il faut impérativement ne plus admettre que dans une campagne électorale les recettes publicitaires soient usées et abusées pour manipuler l’électeur. Il y va de la démocratie à une époque où d’aucuns commencent à célébrer les dictatures.

* Professeur honoraire EPFL






 
 

AGEFI




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