De la Catalogne au Jura: «L’Espagne n’est pas la Suisse»

dimanche, 30.09.2018

Jacques Neirynck *

Le président déchu de la Catalogne, Carles Puigdemont, a été invité lors d’une fête jurassienne pour bien marquer la similitude de destins de ces deux régions qui aspiraient et aspirent à une forme d’autonomie ou d’indépendance. Le président catalan a souligné cette communauté de destinées, mais il a ajouté sans illusions: «Malheureusement l’Espagne n’est pas la Suisse».

Par malheur c’est vrai. En Suisse, l’expérience a démontré qu’une région qui désire constituer un nouveau canton parvient à l’obtenir, non sans peine, mais à y arriver de toute façon si le peuple concerné le veut vraiment. De même si une commune désire changer de canton, comme dans le cas de Moutier, elle peut l’obtenir.

En fin de compte, c’est bien le peuple qui décide de la communauté dans laquelle il désire s’inscrire. Et on ne voit pas au nom de quoi on pourrait s’y opposer. Ce n’est ni à un gouvernement, ni à un parlement, ni à une administration à se substituer au sentiment, à la passion, au penchant d’une population. Les sentiments ne se commandent pas. A les contrarier pendant des siècles, on les renforce. C’est un respect élémentaire de l’autre que de l’accepter dans sa différence

Or l’Espagne n’est devenue un pays unitaire que très tardivement. Le mariage d’Isabelle et de Ferdinand crée l’Espagne par la fusion au XVe siècle de deux États souverains, les Couronnes de Castille et d’Aragon et de l’absorption en 1492 du Royaume arabe de Grenade et en 1512 de la partie ibérique du Royaume de Navarre. Cet ensemble devient un État unitaire en 1715-1716.

A l’époque l’Allemagne et l’Italie étaient de pittoresques mosaïques de principautés. C’est la France jacobine qui est devenue le prototype de l’Etat-nation en écrasant les particularités, souvent par la violence.

Ce travail fut parachevé à la fin du XIXe siècle par l’école obligatoire et laïque imposant la langue française en éradiquant l’alsacien, le flamand, le breton, le basque, le catalan, l’occitan. En Suisse, quatre langues et d’innombrables dialectes ont été jalousement préservés.

Denis de Rougemont s’est fait le prophète d’une Europe des régions, plutôt que d’un espace de libre échange comportant 28 Etats-nations,qui sont souvent artificiels, jalousement recroquevillés sur un patriotisme archaïque, dont l’objectif est de préserver l’intégrité du territoire élevée au rang d’objectif indépassable. Or les régions démentent de plus en plus ce corset historique.

Non seulement la Catalogne, mais l’Ecosse, la Flandre, le pays Basque, la Lombardie aspirent à une forme d’autonomie ou d’indépendance qui leur permettrait de se sentir pleinement à l’aise dans une Europe fédérale. Il n’est pas nécessaire d’être une nation pour «faire nation» comme les Suisses et pour la fonder sur des patriotismes emboités. Un Tessinois, un Vaudois ou un Bernois, en étant d’abord chacun eux-mêmes, n’en sont pas moins Suisses.

* Professeur honoraire EPFL






 
 

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