Le prix du pétrole et l’échiquier géopolitique

lundi, 04.05.2020

Coronavirus. La consommation mondiale de pétrole a baissé de plus de 25% en mars.

Ruslan Goryukhin*

Ces dernières semaines ont encore une fois montré que l’or noir demeure un des instruments géopolitiques des plus influents. La crise du coronavirus a déstabilisé tous les marchés internationaux. Avec plus de trois milliards de personnes confinées, de façon plus ou moins stricte, la chute de la demande de pétrole inévitable entraîna ainsi son prix à des niveaux très bas, dernièrement vus en 2002. Cette chute fut décuplée par une guerre de prix engagée par l’Arabie saoudite suite au refus initial de la Russie de réduire sa production, jusqu’à ce que l’accord du weekend de Pâques ait été conclu avec le soutien assez surprenant des américains.

La consommation mondiale de pétrole a baissé de plus de 25% en mars et une autre baisse est prévue pour avril. La production mondiale est toutefois restée constante. Sa baisse de près de 10 millions de barils prévue à partir du mois de mai par l’accord de Pâques des pays de l’Opep+ ne suffira pas à combler cet écart. Le surplus d’offre persistant maintiendra les cours du brut à des niveaux bas encore de longs mois, avec des stocks et réserves stratégiques s’approchant déjà de la capacité maximale.

La baisse des cours fut longtemps un but pour Trump, dans l’optique de séduire son électorat. Mais ce dernier est aussi étroitement lié au secteur pétrolier par ses emplois dans plusieurs états clé, ce qui explique l’intervention du président dans l’accord de Pâques. En effet, les 20 dernières années virent la croissance constante de la production des Etats-Unis, notamment avec l’émergence du pétrole de schiste. Elle avoisine désormais celle de l’Arabie saoudite ou de la Russie. Les prix moyens élevés du brut permettaient une exploitation profitable de ces gisements, mais aux cours actuels les profits des acteurs américains tendent vers zéro. Ces derniers jours, les cours du WTI sont même passés au négatif, ce qui voudrait dire qu’on est prêt à payer pour pouvoir livrer ce pétrole.

Avec une base de coûts bien inférieure à $20 dollars par baril ainsi que munis de réserves monétaires conséquentes l’Arabie saoudite et à la Russie peuvent continuer à vendre à profit, même si la baisse des prix mondiaux se traduit par un déficit budgétaire important pour ces?états. Surtout la Russie se trouve en bonne position, bénéficiant d’un taux de change flottant et de déficits budgétaires plus bas en termes relatifs. Une longue période de prix bas permettraient à ces deux géants pétroliers de regagner de la part de marché et potentiellement de noyer certains de ces producteurs américains.

Un profiteur insolite de cette chute de prix et un potentiel dérailleur de l’accord Opep+, avant l’intervention américaine, a été le Mexique. Ce «petit producteur», en termes relatifs, n’a aucun intérêt à couper sa production, même avec des cours en deçà de ses coûts de production?! En effet, le Mexique a historiquement assuré l’équivalent de sa production annuelle avec des options de vente sur les marchés mondiaux à un prix d’exercice aux alentours des $49. Ce qui lui assure la stabilité des revenus et de ses budgets étatiques.

Plusieurs acteurs du marché semblent donc avoir un intérêt à soutenir la prolongation des conditions de marché actuelles. Cela profitera aux pays importateurs de pétrole et aux consommateurs. C’est une chance dans un contexte de relance de l’activité économique, même si elle est aux dépends de certains producteurs de pétrole.

* Homme d'affaires et investisseur






 
 

AGEFI



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