Comment la Suisse a échappé à la pandémie de 2020

dimanche, 17.05.2020

Jacques Neirynck *

Jacques Neirynck

La gestion de la pandémie de coronavirus par la Suisse en 2020 a été considérée par les historiens de XXIe siècle comme un cas d’école reflétant la réunion d’une excellence scientifique et d’un pouvoir politique pragmatique. 

Le groupe de travail chargé de mettre sur pied le premier plan suisse de lutte contre les pandémies avait notamment insisté sur les questions matérielles en 1990. Il prévoyait en effet la constitution obligatoire de stocks de masques et de combinaisons de protection. En juin 2017, l’Office fédéral de l’approvisionnement économique (OFAE) constata que le stock de masques n’est fourni qu’à 70% de la norme prévue. Certains cercles de l’administration penchant pour confier la charge aux cantons et aux hôpitaux, le Conseil fédéral a confirmé que c’était bien à l’OFAE d’en être responsable.

En 2018, une expertise de Thomas Zeltner montrait que le Service sanitaire coordonné était mal organisé. En 2018 encore, après plusieurs années de travaux, un plan de lutte contre une pandémie de grippe en Suisse a été publié et mis en œuvre. Tout cela était dispersé à l’époque, réparti entre l’Office fédéral de la santé publique, l’Office fédéral de l’approvisionnement économique du pays, les directeurs cantonaux de la santé, la pharmacie de l’armée, le Service médical coordonné, les hôpitaux. Personne n’était responsable de l’ensemble. Le Conseil fédéral a remis de l’ordre.

Pour les 12 premières semaines d’une vague pandémique, on estima qu’il faudrait 745 000 masques de protection dans les établissements stationnaires pour protéger le personnel ayant des contacts avec les patients. Comme la Suisse ne produisait plus ces masques qui étaient surtout produits dans l’espace asiatique, il fallait s’attendre, lors d’une crise, à ce que l’on ne puisse guère en importer plus. Dès lors, toujours à l’initiative du Conseil fédéral, les mesures furent prises pour relancer la production en Suisse. Ignazio Cassis, ancien médecin cantonal du Tessin, fut chargé de coordonner l’action. Lorsque le 31 janvier les premiers cas apparaissent en Lombardie, le Conseil fédéral ferma la frontière même aux frontaliers, hormis ceux travaillant dans le secteur médical, hébergés dans des hôtels régionaux. Dès le début de janvier les relations aériennes avec la Chine sont totalement interrompues. Une distribution de masques à la population est entreprise. Les manifestations rassemblant de nombreux participants sont interdites. En revanche les entreprises et les commerces continuent à fonctionner et le chômage n’augmente pas. 

Le bilan fin avril 2020 s’est établi à 120 cas et 2 morts, en ligne avec les résultats de l’Asie, les mêmes mesures produisant les mêmes effets. Jamais l’activité économique ne s’est ralentie. 

Le texte qui précède est ce que l’on appelle une uchronie, un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé.  La gestion de crise du Conseil fédéral fut bonne, mais en amont la préparation à une éventuelle pandémie et à la crise en découlant a été négligée de façon irresponsable. A la date d’aujourd’hui le bilan réel est de plus de 30.400 cas confirmés et de plus de 1500 morts. Il est impossible de désigner une responsable.

* Professeur honoraire, EPFL






 
 

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