Chine versus USA: vers une reconfiguration des chaînes de valeur

lundi, 24.02.2020

Dominique Jolly*

Dominique Jolly

Le président Trump avait promis de traiter le déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine et il a trouvé avec les taxes sur les importations chinoises un moyen de pression. Mais, ce n’est pas tout. Venant de Chine, il voit ce qu’il appelle des transferts forcés de technologies. De plus, il n’apprécie guère les ambitions des Chinois en mer de Chine occidentale. Et voilà qu’il s’est essayé à priver Huawei de son approvisionnement en puces électroniques – dont on sait que la Chine est très loin de l’autosuffisance – 95% de son approvisionnement en semi-conducteurs venant de l’étranger et au premier chef des Etats-Unis. Que croire?

Ce qui est clair - et reconnu aussi par les démocrates comme un problème, c’est que les Américains creusent un déficit commercial avec les Chinois de plus d’un milliard par jour (419 milliards de dollars en 2018 pour être précis). Ce qui est clair, c’est que depuis le lancement de la politique de la porte ouverte par Deng Xiaoping en 1978, la Chine a rattrapé son retard technologique en installant une énorme pompe à innovation notamment avec les joint-ventures dans lesquelles toutes les entreprises étrangères ont dû à un moment rentrer pour profiter du gâteau chinois. Ce qui est clair, c’est que les Chinois veulent sécuriser leurs routes maritimes. Et ce qui est clair, c’est que confier ne serait-ce qu’une partie de son réseau de télécommunication à une grande entreprise chinoise dont on sait qu’elle est, par définition, dépendante du parti unique, c’est prendre le risque de se voir espionner; et les Etats-Unis savent bien ce que cela veut dire.

Ce qui est beaucoup moins évident, c’est que le déficit américain avec la Chine vient bien plus souvent qu’on ne l’imagine de sociétés américaines qui fabriquent en Chine et exportent vers les Etats-Unis (Apple, Nike, Dell...). Ces taxes levées par le président Trump vont conduire à une reconfiguration des chaînes de valeur. Si le coût du travail en Chine continue à s’élever, si les taxes sur les exportations de Chine vers les Etats-Unis doivent encore être accrues, les entreprises vont pousser plus loin leurs projets de délocalisations hors de Chine qu’elles ont commencé à élaborer depuis quelques années. Nous ne verrons donc pas l’effet de ces taxes douanières dans les mois qui viennent, mais dans les années à venir.

La Chine n’est plus simplement un producteur de T-shirts à bas coût. Tout le monde sait qu’elle assemble les smartphones et les ordinateurs qui nous accompagnent au quotidien. On sait moins que la Chine est devenue une authentique puissance créatrice de technologies. Le pays a réuni tous les ingrédients nécessaires à l’innovation: des universités de premier plan, des centres de recherche avec des chercheurs qui publient au plus haut niveau, des entreprises de toute sorte qui investissent des sommes considérables en R&D, des parcs scientifiques et techniques, des incubateurs, des ventures-capitalistes et autres financeurs de technologies. La Chine aura dépensé en 2019 autant que les Etats-Unis en R&D. Quel changement ne serait-ce que par rapport il y a dix ans! De cette grosse machine n’est sorti jusqu’à présent que des innovations incrémentales. Je suis sûr que les innovations de rupture vont arriver. Ne me dites pas que le confucianisme et le respect hiérarchique puissent freiner ce mouvement; les Japonais innovent et ils sont tout aussi confucianistes que les Chinois.

Dans ce contexte, les Américains qui ont éclairé et guidé le monde occidental dans de multiples domaines (de l’université au spatial en passant par le rock and roll), se sentent gênés aux entournures de voir peu à peu toutes leurs premières places grillées par les Chinois: plus grand budget en R&D – comme je viens de le dire, mais aussi plus grand exportateur, premier marché automobile, plus grande concentration d’internautes, plus grand réseau de TGV, plus grand nombre de licornes, plus grand déposant de brevets. Et cette litanie ne semble pas près de s’arrêter. Le PIB chinois étant sur le point de dépasser celui des USA en termes réels (et non corrigé du pouvoir d’achat).

Pourtant, les menaces du président Trump ne pourraient-elles pas mettre une firme comme Huawei à terre? A court terme, le chinois va souffrir de voir ses installations d’équipement téléphonique 5G constamment menacées par les Américains dès qu’un marché étranger est visé. Il va souffrir s’il doit perdre l’accès à Android (Google). Il va souffrir si les composants clés de ses smartphones comme de son équipement téléphonique ne seront plus livrés par les Américains.

Mais ce serait faire peu de cas du géant chinois. D’abord, Huawei n’est plus du tout dans une politique de rattrapage. L’entreprise a gravi toutes les marches pour devenir le premier mondial de l’équipement téléphonique - avant Ericsson. Huawei n’est plus un fournisseur de compagnies de télécommunication de second rang; il sert des opérateurs de premier plan comme Vodafone ou Orange. Huawei développe la 5G en Chine à un rythme soutenu. Huawei emploie près de 200.000 personnes dont 70.000 à la R&D, en Chine mais aussi à l’étranger. Cette force de frappe est là. Elle a produit un stock de plus de 80.000 brevets. Elle va être mise à contribution. Mais, entre ces moyens considérables et l’existence de fournisseurs alternatifs aux Américains à Taiwan, au Japon, en Corée du Sud, et en Malaisie, je crois que les moyens de retournement sont bien présents. Non, Huawei n’est pas mort!

* Chair School of Business & Technology, Webster University Geneva






 
 

AGEFI



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