Ce qui compte en réalité, ce sont les salaires réels

mardi, 11.09.2018

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

Un très grand écuyer du siècle dernier, Nuno Oliveira, disait que l’équitation n’était pas très compliquée, juste 100 gestes à faire en même temps. Il en est de même pour l’analyse économique. Parmi les multiples variables qui bougent souvent et en même temps et qui peuvent entraîner des réactions en chaine difficiles à anticiper correctement, il est justifié et nécessaire de simplifier et d’écarter le «bruit» pour  se recentrer sur l’essentiel.

Aujourd’hui, nous avons dans la plupart des pays majeurs d’un côté des taux de croissance du PIB (Produit intérieur brut) qui sont plus forts que ce que l’on estime réalisable à long terme, et des taux de chômage qui sont très bas, ou en baisse. De l’autre côté, il existe des menaces de guerre commerciale, un endettement important, des crises de changes, et une montée du populisme, pour ne citer qu’un petit nombre de perturbations. Parmi tous ces éléments, ce qui compte réellement pour les gens est le pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat est la quantité de biens et de services que l’on peut acheter pour un revenu donné. Il dépend donc des revenus, ainsi que du niveau des prix. Les salaires peuvent augmenter, mais si les prix montent davantage, le pouvoir d’achat se trouvera réduit.

John Maynard Keynes a remarqué une grande résistance à la baisse des salaires nominaux, tandis que peu de personnes ne s’agitent quand leur salaires réels diminuent en raison de l’inflation. D’autres grands économistes ont alimenté le débat concernant «l’illusion monétaire» que cela suggère, c’est-à-dire la tendance à raisonner en termes nominaux et non pas réels, i.e. corrigé pour l’inflation.

Pour que personne ne se fasse d’illusions, les salaires réels sont en baisse. Aux Etats-Unis, ils ont baissé de 0,2% en glissement annuel en juillet 2018, et leur croissance s’est progressivement amoindrie depuis un pic à 2,4% en janvier 2015. Récemment, la Suisse a publié les gains de salaires pour 2017, et l’augmentation nominale de 0,4% se transforme en une baisse de 0,1% une fois le taux d’inflation pris en compte. En fait, la croissance du PIB générée par les pays matures  depuis 2008 était en grande partie réalisée grâce à la faiblesse de l’inflation permettant des gains de salaires réels importants, et donc une consommation privée en hausse, source principale de la croissance observée du PIB. En juillet 2009, les Etats-Unis ont réalisé  des gains de salaires réels de 4,8% en glissement annuel, et en Suisse ils s’élevaient à environ 2,5% pour l’année.

Pour les pays matures, on peut donc se demander comment la consommation va pouvoir se maintenir si les salaires réels diminuent. Il y a deux options: s’endetter, ou utiliser son épargne. Aux Etats-Unis les consommateurs ont déjà eu recours aux deux options, et après avoir touché 12% en 2012, le taux d’épargne se situe actuellement à 6,3% du revenu disponible. Les Suisses, par contre, ont un taux d’épargne autour de 20%, en hausse depuis 2004. Même si, culturellement, les Européens épargnent davantage que les Américains, il y a une marge importante côté épargne qui devrait permettre aux Suisses et aux habitants des pays de la zone euro de conserver leur train de vie. Cela semble moins évident pour les Américains, réellement.

* Chef économiste, Indosuez Wealth Management






 
 

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