L’insolite rencontre entre Trump et Poutine à Helsinki

jeudi, 19.07.2018

Ce n’est pas la première fois qu’un président américain rencontre Vladimir Poutine. Toutefois, cette rencontre a été bien différente de celles qui l’ont précédée.

Andre Liebich*

Ce n’est pas la première fois que le président américain et son homologue au Kremlin se rencontrent à Helsinki. Ce n’est même pas la première fois qu’un président américain rencontre Vladimir Poutine. Toutefois, cette rencontre - le terme «sommet» est contesté, entre autres, par l’ambassadeur américain à Moscou - a été bien différente de celles qui l’ont précédée.

Des dossiers «brûlants»

La Syrie, où les Américains semblent avoir mis une croix sur le projet de renverser Assad. Ils s’inquiètent de la présence iranienne en Syrie, une présence qui ne plaît pas forcément à la Russie non plus. L’Ukraine où les accords de Minsk sont dans l’impasse. Tant Kiev que Moscou et les séparatistes du Donbass s’attendent à ce que l’autre partie fasse le premier pas. Surtout, les accords sur la limitation des armes nucléaires entre la Russie et les Etats-Unis risquent de sombrer. Il s’agit, en premier lieu, du nouveau traité START conclu en 2010 avec une échéance en 2021 et le traité sur les forces intermédiaires (INF) qui date de 1989 et qui, de l’avis des deux côtés, est dépassé. Si le traité START n’est pas renouvelé, ce sera la première fois depuis l’accord SALT en 1972 qu’il n’existera pas de limitation sur les arsenaux nucléaires de ces deux puissances.

Lettre ouverte de personnalités américaines

Les commentateurs, y compris de la Maison blanche, se sont évertués pour minimiser les effets concrets attendus de la rencontre. Tout au plus, devrait-elle mener à une amélioration modérée des relations russo-américaines tombées au plus bas niveau depuis plusieurs années. «Les gouvernements américains et russes semblent aller vers une collision» disait une lettre ouverte signée par des personnalités américaine, surtout de gauche, comme le professeur Noam Chomsky, et aussi par la doyenne féministe, Gloria Steinem, ainsi que l’ancien ambassadeur en Union soviétique de Ronald Reagan, Jack Matlock. La lettre mettait en exergue «le danger pour la stabilité globale» et, en dernière instance, pour «la survie de la race humaine» de la situation actuelle marquée par les tensions, l’incompréhension, et l’absence de communication entre les principales puissances nucléaires.

La lettre ne s’est pas prononcée sur la véracité des accusations d’ingérence russe dans les élections américaines de 2016 qui ont vu l’élection à la présidence de Donald Trump, quoiqu’elle a fait appel au renforcement des mesures anti-piratage pour protéger un système électoral jugé vulnérable. Toutefois, un bon nombre de signataires de la lettre avaient dénoncé «l’hystérie» qui règne à Washington autour de la question de l’ingérence russe. Certains signataires avaient maintenu que les accusations étaient sans fondement et qu’elles étaient animées par des considérations de basse politique. Leur méfiance à l’égard du caractère politique de ces accusations s’est vue réconfortée par la publication, l’avant-veille de la rencontre Trump-Poutine, d’une mise en accusation de douze militaires russes soupçonnés d’avoir pris part au trucage électoral de 2016. Cette mise en accusation a renforcée les nombreuses voix qui appelaient à l’annulation de la rencontre.

Cédant à ses critiques, Trump a promis, sans grande conviction, d’évoquer la question du piratage avec Poutine. A la surprise générale, il a fini par adopter, comme de la bonne monnaie, les affirmations de Poutine qui niait l’ingérence de son pays, contre l’avis des services américains et du congrès. Pourquoi aurait-il agi ainsi? D’une part, toute reconnaissance du rôle russe aurait mis de l’ombre sur la légitimité de son élection.

D’autre part, ceux qui insistaient particulièrement sur le piratage russe étaient précisément les élites de Washington et l’establishment de la côte est qu’il avait promis à ses supporteurs de combattre.

Surtout, Donald Trump ne semble pas gêné par le décalage entre la parole et l’action. S’il a évoqué oralement le retrait des troupes américaines de la Syrie en laissant ainsi le champ libre à Bachar Assad d’anéantir l’opposition, son geste le plus populaire a été la punition cinglante qu’il a infligée aux forces d’Assad suite à une attaque chimique.

S’il ne conteste pas l’intérêt russe en Ukraine, sans toutefois, reconnaître l’annexion de la Crimée, comme certains craignaient qu’il le fasse, il a autorisé l’envoi d’armes meurtrières à Kiev, ce que l’administration Obama a évité de faire. Quelques soient ses déclarations sur la question des accords avec la Russie, il a augmenté le budget militaire américain, déjà substantiel, au-delà de toute attente.

A Washington comme à Moscou on devrait garder en tête le vieil adage: les paroles s’en vont, les actions demeurent.

*Professeur honoraire au Graduate Institute à Genève






 
 

AGEFI




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