BNS: des mesures en sursis

mercredi, 25.09.2019

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

La perspective d’une normalisation des taux d’intérêt s’éloigne considérablement. D’autant que le franc est soumis à une triple menace et que la BNS est confrontée à un dilemme.

Lors de son état des lieux de septembre, la Banque nationale suisse (BNS) a laissé son taux directeur à -0,75%. Elle juge toujours le franc suisse surévalué et la situation sur le marché des changes fragile. A court terme, elle ne prévoit qu’une dynamique modérée pour l’économie  mondiale, mais s’attend à une reprise à moyen terme. Ses prévisions d’inflation provisoires sont de 0,4% pour cette année et de 0,2% pour 2020. Pour ce qui est du produit intérieur brut suisse, la BNS table sur une croissance comprise entre 0,5 et 1% en 2019.

Les pronostics d’UBS pour l’année en cours sont similaires (+0,9%), mais affichent plus de prudence pour ce qui est de l’an prochain. Motifs: l’incertitude liée au différend commercial sino-américain et la possibilité d’un «Brexit dur». Dès lors, la croissance risque d’être faible sur les douze prochains mois et il n’y aura guère de reprise durable avant le second semestre 2020.

Ces perspectives prudentes, associées à une inflation toujours faible, devraient également influer sur les futures politiques monétaires mondiales. La Fed américaine a déjà réduit ses taux directeurs à deux reprises et pourrait bien continuer. La Banque centrale européenne (BCE) a abaissé ses taux directeurs de 10 points de base (pdb) en septembre et relancé son programme d’achats obligataires. 

Un nouvel affaiblissement de la croissance en Europe pourrait contraindre la BCE à abaisser encore davantage ses taux d’intérêt, déjà négatifs. Une réduction de 10 pdb encore en mars prochain paraît probable.

Le franc est donc menacé sur trois fronts. En période de ralentissement économique, les investisseurs se tournent vers des valeurs refuges comme le franc. Idem lorsque les risques politiques s’accentuent. En outre, la faiblesse des taux d’intérêt dans le monde réduit le différentiel d’intérêts entre le  franc suisse et les autres monnaies, ce qui accroît son attrait relatif. 

Cela dit, jusqu’ici, la pression sur le franc a été plutôt modérée: le taux de change EURCHF s’est stabilisé à 1,09 ces dernières semaines. La BCE y a contribué en bonne partie. Le paquet de mesures présenté le 12 septembre n’a pas été à la hauteur des attentes, ce qui, au moins, n’a pas affaibli davantage l’euro. 

A cela s’ajoute le fait que la BNS doit peser soigneusement le pour et le contre avant toute réduction de son taux directeur. Elle peut choisir de miser sur la sécurité en abaissant préventivement ses taux afin d’empêcher toute appréciation du franc. Mais les taux d’intérêt négatifs engendrent des dégâts collatéraux, par exemple pour les caisses de retraite, pour les petits épargnants et pour les banques. Or, il s’agit  d’équilibrer les intérêts de l’industrie d’exportation et ceux de l’économie intérieure. Pour l’heure, la BNS juge que l’appréciation du franc suisse ne justifie pas une nouvelle réduction des taux. 

Toutefois, le «danger» d’une nouvelle baisse des taux directeurs est loin d’avoir disparu. Si l’économie mondiale ralentit comme attendu, la BCE (et la Fed) devraient vouloir intervenir plus fortement. De nouvelles réductions des taux d’intérêt sont prévisibles début 2020. Dans ce cas, la BNS finirait par être obligée d’abaisser à nouveau ses propres taux, afin de ne pas creuser le différentiel d’intérêts avec l’euro.

Au final, on peut se demander si et quand la BNS réussira à ramener ses taux en territoire positif. Sur ce plan, les perspectives se sont nettement dégradées. Au mieux, le trou d’air conjoncturel  actuel ralentit la reprise de l’économie européenne. Au pire, le taux d’utilisation des capacités économiques chute de nouveau. Les pressions inflationnistes devraient rester faibles et, avec elles, la volonté de la BCE de relever ses taux d’intérêt. Ainsi, pour la Suisse, la perspective d’une normalisation des taux d’intérêt s’éloigne considérablement.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, UBS






 
 

AGEFI




...