Blockchain publique pour le privé: mission impossible

mardi, 28.05.2019

Les systèmes décentralisés immuables présentent trop de vulnérabilités pour l’industrie régulée en quête de flexibilité.

Levi-Sergio Mutemba

Jimmy Song. Le développeur et mathématicien, qui a rejoint la société de capital-risque Blockchain Capital l'an dernier, estime que «Les développeurs de blockchains publiques tournent en rond.»

Voilà cinq ans environ que la technologie de la chaîne de blocs (blockchain) est présentée comme l’avenir des entreprises. Et que les initial coin offerings (ICO) servant à financer ses diverses applications (smart contracts et dApps) se multiplient. Mais, pour Jimmy Song, développeur informatique et associé de la société de capital-risque Blockchain Capital, la plupart des projets non monétaires décentralisés seraient voués à l’échec. Trop complexes, trop rigides, très peu sûrs.
La principale fonction d’une blockchain est de permettre l’échange de données directement entre les parties (nœuds), au sein d’un réseau décentralisé. Toutes les transactions sont enregistrées de façon immuable. Les smart contracts ou contrats intelligents (ou encore chaincodes) sont des fonctions programmées sur la blockchain et qui définissent de façon numérique des relations contractuelles.
Ce sont eux qui produisent les dApps, en particulier sur la blockchain Ethereum. Dans le cas d’une transaction simple, par exemple, la dApp permet un échange direct de marchandises entre l’acheteur et le vendeur sans passer par un intermédiaire. D’autres dApps ont pour vocation de permettre l’échange automatisé de SMS ou la compensation automatique aux voyageurs d’un retard de vol d’une compagnie aérienne. Il naît des dApps pratiquement chaque jour.

Le code informatique est un régulateur inflexible

Mais dès lors qu’elles sont immuables, elles font courir un risque important aux entreprises. Une fois une dApp lancée, il est impossible de revenir en arrière, d’altérer le protocole, ne serait-ce que pour l’améliorer.
Dans un système décentralisé, le code informatique est le régulateur. L’altérer revient à commettre une infraction. Les smart contracts et les dApps ne sont donc pas scalables et très peu flexibles.
 «Même si, par miracle, une nouvelle application viable était créée sur la blockchain, un équivalent centralisé verrait immédiatement le jour, à plus faibles coûts, plus fiable, plus facile à maintenir, tout en présentant les mêmes points de défaillance que la version décentralisée», explique Jimmy Song dans sa dernière contribution au sein du réseau social d’informations Medium.
Le développeur fait notamment référence au théorème de CAP, dit également de Brewer, pour expliquer le manque de scalabilité des dApps et de la blockchain publique en général. À savoir qu’il est techniquement impossible sur un système cryptographique distribué de garantir en même temps les contraintes de cohérence (C), de disponibilité ou availability en anglais (A) et de tolérance au partitionnement (P), autrement dit le fait que chaque sous-système doit pouvoir fonctionner de manière autonome, à moins d’une coupure totale du réseau.

Une ICO ne peut pas être un produit final

Vouloir concevoir «des services décentralisés avec un contrôle centralisé est une impossibilité logique», insiste Jimmy Song. La meilleure preuve, poursuit-il, en est le taux d’échec écrasant des dApps, tel que le rapporte chaque jour la plateforme d’indicateurs d’activité des dApps, DappRadar. Où l’on y voit que les dApps les plus populaires, si l’on peut dire, ne dépassent pas quelques dizaines d’utilisateurs par jour.
Or il est généralement considéré qu’une application étant parvenue à capter un marché de taille significative doit afficher un taux d’au moins 2000 utilisateurs par jour.
«La réalité crue est que la plupart des gens ne s’intéressent pas à ces systèmes, à moins qu’ils y soient fortement incités». À travers les ICO, les utilisateurs ne sont autres que les investisseurs eux-mêmes, via les tokens auxquels ils souscrivent, dans l’espoir que d’autres investisseurs-utilisateurs feront de même.
Ils y sont encouragés par ce que Jimmy Song appelle les idéologues «crypto-keynésiens», qui invoquent l’argument du nombre de développeurs travaillant actuellement sur la blockchain comme la preuve d’un succès futur certain. Ils prendraient, à tort, selon Jimmy Song, une donnée agrégée pour de la création de valeur, dans le but de justifier et imposer leur idée d’un monde sans contrôle centralisé et sans intermédiaire.
Mais, comme le remarque Yin Wu, co-fondatrice de la start-up Dirt Protocol, spécialisée dans la gestion des banques de données sur Ethereum, «les utilisateurs ne s’intéressent pas aux problématiques idéologiques ou philosophiques des développeurs». Citée par Coindesk, elle ajoute que leurs décisions d’achat ne reposent pas uniquement sur des slogans ou des principes d’identification, mais également sur l’utilité du produit et ses fonctionnalités.
«Le problème des white papers des ICO est qu’ils ne sont pas, comme ils devraient l’être, le point de départ d’un produit mais le produit lui-même», regrette Yin Wu. Qui précise que les développeurs se concentrent davantage sur l’idée du produit que sur le produit réel. «Ils offrent aux utilisateurs ce qu’ils demandent, au lieu de leur donner ce qu’ils veulent.»






 
 

AGEFI



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