Le marché de l’art affiche une santé insolente

vendredi, 26.04.2019

Avec 538.000 œuvres supplémentaires vendues en 2018, le secteur signe un record absolu depuis 1945.

François Mollat du Jourdin*

Selon le dernier rapport Artprice, les ventes aux enchères de fine art ont atteint 15,48 milliards de dollars en 2018. Le chiffre d’affaire mondial a augmenté de 4%, pour un troisième exercice consécutif en hausse.
Les Etats-Unis (+18%) et le Royaume-Uni (+12%) portent la croissance en Occident. Les Etats-Unis retrouvent la première place mondiale, avec 5,8 milliards de dollars, ce qui correspond à 38% du chiffre d’affaires mondial. La Chine se place juste derrière, avec 4,5 milliards de dollars, La France pèse quant à elle 4,5% avec 694 millions, soit une baisse de 10%. Christie’s reste le n°1 des maisons de ventes, avec 5 milliards de dollars, devant Sotheby’s (3,9 milliards).

Taux de 36% d’invendus en 2018

«Acheter la bonne œuvre, de la bonne période, avec une belle histoire, du bon artiste, au bon moment». Cette formule, rendue célèbre par Artprice, est peut-être simpliste mais terriblement parlante. Elle explique, à elle seule, le taux de 36% d’invendus en 2018. N’oublions pas que ce taux, référence depuis 120 ans, permet de vérifier si le marché est en mode spéculatif (taux d’invendus inférieur à 20%) ou en chute libre (supérieur à 60%). Le chiffre de 36% étant, selon la sociologue du marché de l’art Raymonde Moulin, le «juste» chiffre...
En 2018, les valeurs sûres, doublées d’une belle provenance, ont donc eu la cote. Il n’est que de voir le succès de la collection Rockefeller dispersée en mai chez Christie’s: 833 millions de dollars!
Les 115 millions payés par David Nahmad, marchand new-yorkais, pour La Fillette à la corbeille fleurie, de Picasso, présenté dans l’exposition Picasso. Bleu et rose du musée d’Orsay, illustre à la perfection le phénomène.
David Hockney est devenu l’artiste vivant le plus cher du monde avec Portrait of an Artist. Chez Christie’s, en neuf minutes, les enchères du double portrait à la piscine ont grimpé à 90,3 millions de dollars, devançant le précédent record détenu depuis 2013 par Jeff Koons.
Lentement mais sûrement, les femmes émergent sur le marché... mais la palme, pour une artiste vivante, reste encore modeste, en valeur relative. Elle revient à Jenny Saville, dont un grand nu a été adjugé 10,5 millions d’euros en octobre chez Sotheby’s. L’artiste britannique s’est toutefois fait souffler la vedette par Banksy, qui, dans la même vente, a semé l’émoi médiatique en détruisant son œuvre à distance!
Entre logique d’investissement, spéculation, collections passionnées, demande insatiable de grandes signatures, le nombre de transactions sur le marché de l’art affiche une santé insolente: avec 538.000 œuvres supplémentaires vendues en 2018, le marché signe un record absolu depuis 1945, malgré la stagnation de l’économie mondiale.
Les leviers d’une telle croissance sont la facilité d’accès aux informations, la dématérialisation des ventes, la financiarisation du marché, la hausse du nombre des «consommateurs» d’art – dont le nombre est passé d’environ 500.000 après-guerre à quelque 120 millions d’individus en 2018, leur rajeunissement, l’extension du marché à toute la Grande Asie, la zone Pacifique, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Moyen-Orient et l’Amérique du Sud, mais aussi l’essor d’une «industrie muséale» – il se construit aujourd’hui près de 700 nouveaux musées par an – devenue une réalité économique mondiale du XXIe siècle. Il s’est construit plus de musées entre 2000 et 2014 que durant tous les XIXe et XXe siècles réunis.

Rendements de plus de 8% par an

Le marché de l’art est désormais mature. Il n’est plus l’apanage des seuls experts et des amateurs éclairés. Il offre une structure permettant l’achat par le plus grand nombre, mais aussi des opportunités d’investissement. Il a d’ailleurs généré des rendements de plus de 8% par an pour les œuvres supérieures à 200.000 dollars. Des rendements qui ne sont pas réservés aux artistes stars: les œuvres de plus de 20.000 dollars ont généré des rendements annuels de l’ordre de 5%. Les marchés financiers ou immobiliers n’ont qu’à bien se tenir!
Prudence cependant. Au-delà d’un sous-jacent qui demeure exceptionnel à bien des égards, si le vent soufflait à plein dans les voiles début 2018, plusieurs spécialistes voient une année 2019 plus calme se profiler. Un indicateur «avancé»: la première session des ventes d’art impressionniste, moderne et surréaliste de Londres a déçu en début d’année, en raison, notamment, d’estimations beaucoup trop élevées...

* Associé fondateur, MJ&Cie






 
 

AGEFI



...