Le Conseil fédéral rassure: nous n’avons pas de politique d’innovation et c’est pour ça qu’elle est parfaite

mercredi, 14.02.2018

"Aucun changement nécessaire dans la politique d’innovation de la Confédération", indique le titre d'un communiqué du Conseil fédéral publié mercredi. Commentaire de Fathi Derder, rédacteur en chef de "L'Agefi".

Fathi Derder

Fathi Derder, rédacteur en chef de "L'Agefi".

Désarmant Conseil fédéral. Il publie aujourd'hui un rapport sur notre belle politique d'innovation (lire la dépêche en encadré). Dans un vibrant élan d'autosatisfaction, il souligne qu'on a le meilleur système innovant du monde et qu'il n'y en a point comme nous. Sans remarquer que l'Europe est larguée, dans un monde dirigé par les Etats-Unis et l'Asie.

Le communiqué du jour est savoureux, sous le titre évocateur de "Aucun changement nécessaire dans la politique d’innovation de la Confédération". Si vous avez le temps, ça vaut le détour. Pour ceux qui ne l'ont pas, je relève trois petits points inquiétants pour la Suisse.

1. Tout d'abord sur la forme: le Conseil fédéral a refusé le postulat il y a cinq ans, estimant déjà à l'époque qu'on était les meilleurs, et qu'il n'y avait pas besoin de changer quoi que ce soit au système. Contraint par le Parlement de se pencher sur le sujet, il pond un rapport pour dire qu’il n’y a rien besoin de faire. Cinq ans pour dire qu’il n’y a rien à dire. Enorme.

2. Sur le fond, maintenant. Dans le communiqué, le Conseil fédéral dit: “Le rapport donne pour la première fois un aperçu du système national d'innovation”. Pour la première fois? C’est la première fois que la Confédération a une vision cohérente de sa politique d’innovation? Cet aveu est consternant. Et, passé la consternation, il démontre que le rapport valait quand même la peine.

3. Quelques lignes plus bas, le Conseil fédéral “conclut qu'il n'y aurait lieu d'adapter le système d'innovation suisse qu'en présence de signes montrant clairement que les structures existantes ne sont plus en mesure de réagir aux mutations de l'environnement, ce qui n'est actuellement pas le cas”.

Faux. C’est le cas! Des signes montrent clairement que les structures existantes ne sont plus en mesure de réagir aux mutations de l’environnement. Le principal: depuis la numérisation de la société, l’économie européenne est colonisée par l’Amérique et l’Asie, et plus aucune innovation majeure ne vient d'Europe. L’Europe et la Suisse sont quasi absents du nouveau monde numérique, contrôlés par des géants américains et asiatiques. Avons-nous abandonné toute chance de rester dans la course? 

Ce rapport est révélateur d’une erreur stratégique majeure du Conseil fédéral, qui semble croire qu’une politique d’innovation ne sert à rien. Or, il peut être utile de lui rappeler que toutes les régions actuellement leader dans le monde numérique le sont grâce à des volontés politiques fortes: la Silicon Valley, Israël, ou Singapour sont le fruit de volontés politiques fortes. Et, comme nous le disait récemment John Chambers (Cisco), l’Europe ne pourra rattraper son retard que si elle se dote d’une volonté politique forte, et d’un leadership politique fort. Car, contrairement à une idée reçue, la Silicon Valley est le résultat d’une volonté politique (militaire, en l'occurence) et d’un fort soutien public. 

Les dogmes et l'autosatisfaction de l'administration sont en train de faire peser une grande menace sur la prospérité Suisse. C’était le cas il y a cinq ans, ça l’est beaucoup plus aujourd’hui: la combinaison des data sciences, de l’IoT et du machine learning permettent à l’Amérique et l’Asie d’accélérer leur avance. Les changements sont exponentiels dans la Silicon Valley. Chez nous, ils sont linéaires. Dans le meilleur des cas. 

L’Europe est larguée. Et la Suisse avec elle. Quoi qu'en pensent quelques fonctionnaires fédéraux. Les effets ne se font pas encore sentir. Mais si nous ne réagissons pas, ce sera pour bientôt. Très bientôt.

Fathi Derder


Politique d'innovation: le système suisse n'a pas besoin de changements d'après le Conseil fédéral

La Suisse n'a pas besoin d'améliorer sa politique en matière d'innovation, estime mercredi le Conseil fédéral. Le système suisse fonctionne bien et est capable de réagir aux futurs défis.

Le paysage de la recherche et de l'innovation en Suisse est un système subtilement équilibré, indique un rapport du Secrétariat d'Etat à la formation, à la recherche et à l'innovation (SEFRI), approuvé par le Conseil fédéral. La création d'une loi spécifique n'est actuellement pas appropriée, précise le SEFRI en réponse au postulat déposé par Fathi Derder (PLR/VD).

Le système actuel est vivant et largement autorégulé. Stable, il donne la possibilité aux acteurs privés, aux communes et aux cantons d'agir rapidement et de manière flexible. Son succès est assuré sans "pilotage supplémentaire".

La formule ne devrait être adaptée qu'en présence de signes montrant clairement que les structures existantes ne sont plus en mesure de réagir aux mutations de l'environnement. Et ce n'est pas le cas actuellement, conclut le SEFRI. (ATS)






 
 

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