Antibiotiques, la recherche de nouveaux business models

lundi, 27.08.2018

Thierry Mauvernay*

Thierry Mauvernay

La résistance aux antibiotiques constitue l’un des problèmes sanitaires majeurs du XXIe siècle. Selon l’OMS, 12% des décès sont dus aux infections. En 2050, cela représentera un mort toutes les 3 secondes et un coût pour la société de 100 000 milliards de dollars. Depuis 2014, les résistances aux antibiotiques ont provoqué déjà plus d’un million de décès.

En dépit de cette urgence, plusieurs grandes pharmas se sont retirées de la recherche de nouveaux antibiotiques. Elles ne parviennent plus à couvrir les frais de recherche pour des médicaments vendus à des prix faibles, de 5 à 50 francs la boîte.

Aujourd’hui, il faudrait investir des milliards pour développer des antibiotiques qui doivent être utilisés le moins possible et en dernier ressort uniquement, afin de ne pas créer de nouvelles résistances, et donc un marché en diminution, associé à des prix de remboursement bas. Economiquement, c’est un paradoxe qu’une hausse des prix ne parviendra pas à résoudre.

En réalité, le modèle économique des antibiotiques est dépassé. Nous devons le repenser. A l’avenir, leur remboursement pourrait s’inspirer de l’assurance avec un paiement garanti que l’on utilise ou non le traitement. Ce serait économiquement avantageux pour la société en raison des vies sauvées.

Les compagnies d’assurance ou l’industrie de la défense utilisent déjà ce modèle.

Une solution: le développement cofinancé

Quand une nation achète des armes pour ses forces armées, elle paie un équipement que la plupart du temps elle n’utilisera pas. Vous achetez aussi une voiture dotée d’un airbag, en espérant ne pas en avoir besoin. Si l’industrie automobile ne facturait que les airbags utilisés, chaque exemplaire coûterait des centaines de milliers de francs. De même, le paiement pour chaque utilisation d’antibiotiques ne convient plus dans le contexte actuel de bactéries ultrarésistantes.

Les aides publiques existent, mais elles sont insuffisantes. Debiopharm a reçu une subvention de 4,7 millions de dollars pour le développement d’un de ses antibiotiques. C’est une reconnaissance de notre recherche, et une aide bienvenue, même si elle ne représente qu’un très faible pourcentage des dépenses nécessaires.

L’idée de cofinancer le développement de nouveaux antibiotiques par un partenariat public-privé constitue une solution intéressante. La création d’un fond mondial de recherche de 15 à 20 milliards sur 10 ans permettrait aussi de trouver 5 à 10 nouvelles classes d’antibiotiques. Cette somme équivaut au montant de l’amende versée par certaines banques afin d’éviter un procès aux Etats-Unis et l’exclusion du marché américain.

Cependant un tel plan Marshall pour le développement de nouveaux antibiotiques va à l’opposé de la tendance actuelle des Etats, qui est à l’isolement, au protectionnisme, comme l’ont montré le Brexit ou les politiques américaines. Les Etats ont beaucoup de mal à mutualiser leurs efforts.

Debiopharm a la chance d’être une société privée, non cotée. Elle peut investir à long terme sans la pression d’une rentabilité minimum à assurer chaque trimestre. Grâce à cela, nous avons décidé de développer de nouveaux antibiotiques il y a six à sept ans, conjointement à l’oncologie, notre aire thérapeutique d’origine. Actuellement, nous avons trois antibiotiques en développement. Nous sommes convaincus que la résistance aux antibiotiques sera un énorme problème sanitaire à l’avenir. Aussi, nous nous devons de l’anticiper avec les moyens qui sont les nôtres. Nous sommes conscients de nos limites, et c’est un gros risque que nous prenons. La Infectious Deseases Society of America estime quant à elle qu’il faudrait au moins 10 nouveaux antibiotiques à très court terme afin d’éviter un désastre humanitaire mondial, qui frappera d’autant plus les pays pauvres.

* Président, Debiopharm Group






 
 

AGEFI



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