Japon: trois leviers de croissance pour les trois prochaines années

jeudi, 30.05.2019

Analyse. D’importants changements sur le marché nippon semblent de bon augure pour les perspectives positives à long terme.

Archibald Ciganer*

Le marché japonais est en pleine mutation, avec des perspectives à long terme positives. L’amélioration de l’environnement des affaires au Japon et des fondamentaux des entreprises se reflète déjà dans les bénéfices des sociétés record, les rendements croissants des actionnaires et les entrées substantielles d’investissements étrangers. Trois leviers de croissance importants sont apparus au cours des dernières années: la montée de l’activisme, l’amélioration de la gouvernance et la résurgence de l’esprit d’entreprise. Ce qui tend à nous faire croire ces facteurs soutiendront les rendements des titres japonais au cours des années à venir.

Ces dernières années, nombreux sont ceux qui continuent à considérer le Japon comme un marché «monétaire rapide», un pari à court terme sur les cycles monétaires ou macroéconomiques. Cette perception du pays comme un investissement opportuniste et transitoire a été de nouveau mise en évidence à la fin de 2018. Lorsque les actions mondiales ont été vendues brutalement, les actions japonaises ont chuté plus que tout autre acteur majeur du marché.

Toutefois, une série de facteurs laissent à penser que cette vision à court terme est erronée. Les résultats de sociétés records, l’augmentation des paiements de dividendes et des rachats d’actions ainsi que l’intensification des fusions et acquisitions témoignent d’une toute autre histoire, celle d’un changement et d’une amélioration plus durables.

Activisme des actionnaires

De nombreuses entreprises japonaises ont toujours été gérées de manière inefficace, entravées par la tradition et une culture de gestion conservatrice. Les investisseurs activistes sont devenus de plus en plus importants au cours des dernières années, cherchant à profiter de cette inefficacité pour dégager de la valeur pour les actionnaires. Les activistes se sont longtemps révélés être une force de changement sur le marché boursier américain et ont maintenant un impact au Japon.

Les pressions exercées par les investisseurs étrangers pour une amélioration des rendements et une réforme de la gouvernance d’entreprises ont encouragé les activistes dans leur quête d’une meilleure gestion des entreprises japonaises. Le Premier ministre Shinzo Abe a affirmé que l’engagement actif contribue à améliorer la valeur actionnariale et qu’un dialogue plus constructif avec les entreprises est une tendance qu’il entend renforcer.

La tradition de respect profondément enracinée au Japon et sa culture d’entreprise fondée sur les relations ont toujours empêché les actionnaires de s’opposer ouvertement à la direction de l’entreprise. Pour ceux qui avaient l’audace de lancer des idées, les propositions étaient généralement rejetées. Ils ont été soit bloqués par des actionnaires, soit ils ont échoué parce que des fonds domestiques n’ont pas voté pour eux afin d’éviter de perturber les relations entre les entreprises.   

Des dirigeants plus jeunes

Il est important de relever que ces changements interviennent à un moment de transition générationnelle dans les entreprises japonaises. Les dirigeants d’entreprise sont progressivement remplacés par des équipes de direction plus jeunes, plus progressistes et plus réceptives à l’engagement des actionnaires.

Un nombre record de 42 sociétés japonaises ont été confrontées à des propositions d’actionnaires au cours l’année dernière, battant le précédent record de 40 établis un an plus tôt. On a également vu un nombre record de 10 sociétés faire face à des propositions d’actionnaires présentées par des actionnaires activistes.

Alors qu’ils n’en sont encore qu’à leurs débuts, les activistes prennent de l’importance. Leur approche positive et leur attitude constructive leur ont permis d’obtenir régulièrement le soutien d’autres actionnaires.


En mai 2017, une révision a été apportée au Code de gérance du Japon qui exige maintenant que les actionnaires institutionnels divulguent publiquement leurs votes par procuration. Il est donc beaucoup plus difficile pour les actionnaires institutionnels de justifier un vote négatif, ou s’abstenir de participer. Comme les propositions de nombreux activistes visent des résultats constructifs, tels que des augmentations de dividendes ou le renforcement de la gouvernance d’entreprise, elles ont maintenant de meilleures chances d’obtenir un soutien institutionnel.

Les orientations gouvernementales introduites en 2018 en matière de transparence autour des «participations stratégiques» des entreprises (telles que les participations croisées basées sur la relation), devraient aussi encourager les investisseurs activistes. Cette pratique a longtemps été considérée comme un sujet de préoccupation, mais suite à ce changement, le nombre de participations croisées sur le marché japonais des actions a déjà commencé à diminuer.

Gouvernance améliorée

De nouveaux codes de gouvernance ont été mis en œuvre avec rapidité et détermination, ce qui a effectivement changé la donne pour les entreprises japonaises. Là où il y avait auparavant peu de directives, il existe maintenant un cadre clair qui incite les entreprises à se concentrer sur la gestion financière et à améliorer le rendement pour les actionnaires.

Pendant longtemps, le marché japonais a été à la traîne face aux États-Unis ou à l’Europe en termes de rendement total versé aux actionnaires. Toutefois, l’écart se comble rapidement. Les entreprises versent des dividendes plus élevés et multiplient les rachats d’actions. Ainsi, les rendements plus élevés des capitaux propres attirent davantage d’investisseurs étrangers, à tel point que ces derniers constituent désormais la catégorie d’actionnaires la plus importante au Japon.

Administrateurs externes

Un exemple frappant de cette influence est la composition des conseils d’administration des entreprises japonaises. Il y a vingt ans, il était difficile de trouver une société avec un administrateur indépendant à son conseil d’administration. Aujourd’hui, la quasi-totalité des sociétés japonaises a au moins deux administrateurs externes indépendants.

Ce changement a été provoqué par les attentes et l’influence des investisseurs étrangers. Dans le même temps, une jeune génération de dirigeants d’entreprise adopte une gouvernance d’entreprise plus à l’écoute des investisseurs. Il s’agit notamment d’organiser un nombre croissant de réunions d’entreprise en anglais, ce qui offre un confort supplémentaire aux actionnaires étrangers.

Le point crucial est que l’amélioration de l’environnement des affaires au Japon est un cercle vertueux – plus le paysage de l’investissement s’améliore, plus les rendements potentiels pour les investisseurs sont élevés, ce qui peut attirer des flux plus importants sur le marché.

Retour de l’esprit d’entreprise et nouveaux leaders

L’environnement des affaires au Japon a toujours été un peu paradoxal - avec une culture traditionnellement conservatrice, parfois en contradiction avec les forces du pays en matière de technologie et d’innovation. Durant les deux dernières décennies, la faiblesse de la croissance et l’inflation ont largement ébranlé l’esprit d’entreprise.

Ces dernières années, cependant, la reprise économique et des marchés au Japon ont connu un certain renversement de tendance, avec l’émergence d’un nombre croissant de nouvelles entreprises, notamment spécialisées. Cette tendance a été amenée par un changement culturel. Alors qu’autrefois, les jeunes préféraient rejoindre les grandes multinationales attirés par la promesse de la sécurité et l’emploi à vie, aujourd’hui les jeunes suivent de plus en plus leurs homologues occidentaux dans leur tendance à se tourner vers des entreprises plus petites et plus entrepreneuriales.

Remise en question des sociétés établies

Les géants technologiques comme les FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix, Google) ont pris des parts de marché à des entreprises japonaises autrefois puissantes, la croyance traditionnelle selon laquelle les sociétés établies étaient stables à long terme et fournissaient des emplois à vie a été remise en question.

S’il est peu probable que le Japon retrouve la réputation qu’il avait dans les années 80 en matière d’innovation, il y a certains domaines où il est clairement leader mondial. L’automatisation des usines, par exemple, est dominée par les entreprises japonaises. Dans les domaines de la technologie et des composants chimiques, les entreprises japonaises ont une longue tradition d’innovation, et ce leadership s’avère précieux. Des pays comme la Chine cherchent à bénéficier de cette expertise.

Les entreprises japonaises établies recherchent aussi de plus en plus de start-ups et de petites entreprises à des fins d’éventuelles fusions-acquisitions ou d’investissement. Des industries hautement spécialisées comme l’intelligence artificielle, l’automatisation et la robotique ont fait l’objet d’investissements considérables. Ce succès inspire la prochaine vague d’entrepreneurs avant-gardistes, avec un plus grand nombre de jeunes entreprises dans des secteurs tels que la consommation discrétionnaire et la technologie financière.

Fonds public-privé à hauteur d’un milliard

Le gouvernement japonais est désireux de cultiver l’esprit d’entreprise. Au cours de la dernière décennie, il a lancé plusieurs initiatives de financement pour aider les sociétés en démarrage et les petites entreprises à croître, autant domestiquement qu’à l’étranger. En 2013, un fonds public-privé soutenu par le gouvernement a été lancé dans ce but, avec environ un milliard de dollars de fonds publics qui devraient être alloués au cours de son cycle de vie.

Il ne s’agit pas de tendances à court terme, mais de changements significatifs et irréversibles dans l’univers d’investissement japonais. Les effets positifs de ces changements se font déjà sentir et leur influence continue est le principal soutien de nos perspectives constructives à long terme. De nombreux investisseurs semblent sous-estimer l’impact de ces changements. Selon nous, cette rupture est une opportunité. Nous croyons qu’il existe d’excellentes occasions pour les investisseurs actifs et axés sur la recherche de découvrir des entreprises de qualité dans un marché japonais soutenu et en voie d’amélioration.

* Gérant chez T. Rowe Price, Japan Equity Strategy






 
 

AGEFI



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