Le temps de l’insouciance

mardi, 16.04.2019

Actions. Les fondamentaux n’étant guère rassurants, l’heure est à l’allègement des portefeuilles et plutôt deux fois qu’une.

Serge Laedermann CMT*

Brexit repoussé, accord sino-américain imminent, profits meilleurs que prévus, les nuages noirs qui s’amoncelaient pour cette année semblent se dissiper jour après jour, obligeant les plus frileux à s’accrocher au dernier wagon de cette hausse salvatrice.

Sur l’indice phare de la planète, le S&P 500, ce premier trimestre pourrait cependant marquer la première baisse des profits d’une année sur l’autre. Pas dramatique en soi et même un peu attendu, mais il s’agit d’un signal que les prochains mois vont être cruciaux, tant les prévisions divergent, tout particulièrement pour 2020. Les risques d’un ralentissement sur le front économique sont bien présents et peinent à justifier un S&P 500 au-delà des 2600 points, ce qui signifie que les actions américaines sont 10% trop chères.

Et que ce soit clair, ici on n’inclut pas les risques d’une récession. 

Techniquement parlant, les indices majeurs testent des niveaux historiques qui semblent impossibles à effacer sans correction. Ce même S&P 500 fait mine de s’attaquer au plus haut réalisé au début de l’automne dernier (2940), ce qui apparaît déraisonnable au vu de ce qui a été évoqué plus haut.

Des indices à leur plus haut historique

Le Dow Jones Europe 600 peine à surpasser les 390 points, et même s’il peut l’excéder de quelques points, il fait face à une formidable résistance installée entre mai 2017 et juillet 2018. En termes de points, nous parlons ici d’une zone comprise entre 390 et 400 qu’il sera extrêmement difficile de vaincre sans un retour en arrière d’une dizaine de pourcents.

Notre SMI national bataille sur les niveaux vus en 2007 (!) et plus récemment en 2015 et janvier 2018. Ce n’est pas parce que le record historique a été battu de 5 petits points il y a une semaine (9628.8), que ce formidable plafond peut être considéré comme enfoncé. Rendez-vous compte que nous en étions à 8600 en 1998, ce qui signifie que nous n’avons gagné que 10% en 20 ans (en excluant les dividendes). Pendant le même temps, les actions américaines ont doublé. Il est vrai aussi que le dollar a perdu 1/3 de sa valeur pendant cette même période.

Franchement, quand on constate que tous ces indices sont pratiquement à leur plus haut historique et que les fondamentaux ne sont guère rassurants à un horizon de 6 à 12 mois, il semble un peu suicidaire d’acheter des actions en ce moment. L’heure est plutôt à l’allègement des portefeuilles et plutôt deux fois qu’une.

Signe des temps, Uber prépare son IPO et les analystes s’attendent à une valorisation avoisinant 100 milliards de dollars, la plus grosse de la tech depuis Alibaba. C’est sidérant et tellement absurde! Cette société perd 3 milliards par an et va continuer à en perdre ces prochaines années, en admettant dans son prospectus qu’elle ne va peut-être jamais atteindre le seuil de profitabilité. 

Les gens veulent du Uber et ils vont en acheter

Elle confesse aussi que la compétition sera de plus en plus rude et qu’il sera très difficile de se financer à l’avenir. Uber sera peut-être aussi dans l’obligation de changer son business model à la suite des multiples complications juridiques rencontrées dans pratiquement tous les pays ciblés. Une obligation de considérer ses chauffeurs comme des employés ruinerait purement et simplement le fonctionnement de l’entreprise et ses chances de survie. 

Mais voilà, les gens veulent du Uber et ils vont en acheter, c’est à la mode. Il s’agit d’un bel exemple de l’irrationalité des investisseurs face à l’appât du gain et aussi une forme de snobisme qui fait florès dans les salons. L’année dernière nous avons eu le Bitcoin, cette année nous aurons Uber.

Sur le front des devises, rien de très neuf en vérité. Le dollar refuse toujours de s’apprécier face à l’euro, alors que la parité nous est promise depuis des années par les plus grands stratèges. Concernant la paire dollar-franc suisse, nous évoluons précisément sur la parité, et depuis plusieurs années il s’agit justement du seuil maximum que le billet vert semble capable d’atteindre avant de corriger. Certes, nous avons assisté à une petite pointe à 1,03 en 2015 et 2016, mais toute velléité de progression marquée semble illusoire dès que la parité de1 pour 1 est atteinte. Je persiste à croire qu’il n’est pas raisonnable pour un investisseur suisse (ayant la monnaie nationale comme référence), de détenir du dollar. Reste la paire euro-franc suisse qui, compte tenu de ce qui précède, pourra difficilement se rediriger sur les 1,20 comme le prévoyaient (là aussi) les analystes les plus chevronnés.

Indépendamment du «beau temps» que nous apprécions ces jours-ci sur les marchés financiers, n’oublions pas qu’un de ces quatre la défiance vis-à-vis de la dette va revenir, car elle n’est simplement pas supportable. Nous n’en sommes plus au point de savoir si elle va provoquer un cataclysme, nous savons que ça sera le cas, nous nous posons simplement la question de savoir quand cela va arriver. Alors profitez de la cocktail party, c’est cool, mais restez près de la sortie car la porte est étroite et la grande majorité des participants seront carbonisés.

*Associé, GFA Geneva Financial Adviser






 
 

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