A la rencontre de la nouvelle économie russe

lundi, 24.09.2018

Guy Mettan*

Guy Mettan

Début septembre, une délégation de 28 entrepreneurs s’est rendue à Moscou et Novosibirsk, capitale économique de la Sibérie, à l’invitation de l’Union des Chambres de commerce Suisse-Russie & CEI et de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève.

But: rencontrer les entrepreneurs de la nouvelle économie russe, hors pétrole, gaz et matières premières. Alors que les trains de sanctions économiques américaines se suivent - le dernier date de fin août - il s’agissait de découvrir le potentiel de ce secteur trop ignoré de l’économie russe. Personne n’a été déçu!

A Moscou, le programme prévoyait une visite des grands du domaine - Yandex, l’équivalent de Google et d’Alibaba, le service de messagerie Mail.ru et le fameux traqueur de virus Kaspersky Lab avec un échange impromptu avec son légendaire fondateur Eugene Kaspersky - ainsi qu’un échange sur la cybersécurité et la géopolitique des virus avec le patron de l’entreprise Dr.Web, une PME de 300 personnes, et une rencontre avec diverses start-ups représentatives de la nouvelle économie.

A Novosibirsk, outre la visite traditionnelle à l’agence d’investissement et à la Chambre de commerce, le programme était centré sur la visite de la cité scientifique d’Akadem Gorodok, avec ses 105 instituts de recherche concentrés sur les rives de l’Ob, de l’Académie russe des sciences, de l’Institut de physique nucléaire Budker qui collabore avec le CERN, et de l’impressionnant Technopark construit en 2013 et déjà en pleine activité comme en témoigne le fabricant de logiciels financiers CFT, qui a réalisé un chiffres d’affaires de 22,7 milliards de roubles (300 millions de francs) en 2017, quatre ans après sa fondation. Le séjour s’est achevé avec la visite de la filiale de l’entreprise alémanique Fischer Spindle, active dans la réparation de moteurs d’avions, implantée en 2010 dans une ancienne usine en friches et elle aussi en croissance.

Un statut de «Silicon valley» sibérienne.

Une partie de la délégation a ensuite prolongé son voyage au Kirghizstan, petit pays de 6 millions d’habitants enclavé entre les chaines de montagnes du Pamir et des Monts célestes, mais qui est au cœur de la stratégie de coopération suisse - de la fabrique de fromage à la banque -  et qui offre un potentiel de développement touristique exceptionnel avec ses paysages immenses et presque immaculés.

Que conclure de ce tour de piste? Premièrement: l’économie russe ne se résume pas au gaz et au pétrole. Secteur choyé par l’ancien régime soviétique, la recherche fondamentale et militaire a connu une crise et une fuite des cerveaux sans précédent dans l’histoire humaine mais elle est en train de se reconstruire dans tous les domaines de l’économie de marché. A Moscou, le projet de Skolkovo, lancé par le président Medevdev à la fin des années 2000, est en train de trouver son rythme de croisière après des débuts difficiles. Et Novosibirsk entend bien conserver son statut de «Silicon valley» sibérienne.

Le nombre de startups est lui aussi réjouissant même si leur accès aux marchés internationaux reste difficile à cause de la langue, de l’éloignement et du financement. Mais on signalera l’initiative d’Ustinov Network et de la société de protection des brevets genevoise Griffes SA pour favoriser l’accès aux marchés européens à travers un système de licences.

Deuxièmement, les sanctions économiques contre la Russie, si elles affectent les sources de financement et de paiements internationaux, s’avèrent tout compte fait, globalement positives. Les interdits technologiques et la baisse du rouble ont stimulé la création de technologies locales, notamment dans les secteurs médical, gazier et pétrolier. Et elles ont massivement favorisé le secteur agricole et agroalimentaire, comme déjà évoqué dans ces colonnes. Le pays est en train de se couvrir d’immenses serres de haute technologie et, grâce à une énergie bon marché, il ne serait pas étonnant que la Russie redevienne, comme avant 1914, une puissance agricole de premier plan car toute proche des immenses marchés chinois, indien et arabe.

Troisièmement, le grand basculement vers l’est et le sud est en train de se réaliser à toute vitesse. La Russie, à son corps défendant, semble avoir compris qu’elle n’avait pas grand chose à attendre d’une Europe totalement vassalisée par les Etats-Unis et qui ne fait rien pour lever les sanctions économiques et apaiser les tensions. Le dernier sommet économique de Vladivostok, qui vient de se terminer, a concrétisé cette volonté de se tourner vers la Chine, mais aussi vers la Corée du sud, devenue très active ces dernières années, le Japon, avec qui les relations se réchauffent, mais aussi l’Inde, partenaire traditionnel, le Pakistan, l’Iran, l’Irak et l’Egypte, grand acheteur de blé russe. Le projet de route de la soie - qui a aussi ses inconvénients car elle risque de marginaliser la Russie en passant par le sud mais offre un grand potentiel maritime avec la voie arctique - et l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Union eurasiatique sont en train de renforcer l’intégration régionale. Tout comme le récent accord transcaspien vient de mettre fin à 25 ans de querelles entre les cinq Etats riverains de la Caspienne et de stabiliser la région en prohibant toute ingérence militaire externe - lisez l’OTAN - dans la région.

Dans cette économie encore largement sous-exploitée, tout reste à faire, notamment au niveau de la sécurité juridique, de la diversification et du soutien aux PME, mais c’est aussi sa force: l’envie est là, le potentiel est là, avis à ceux qui veulent tenter leur chance au-delà des clichés.

* Président, Union des Chambres de commerce Suisse-Russie et CEI






 
 

AGEFI



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