A demain les affaires!

jeudi, 24.01.2019

Marc Ehrlich*

Marc Ehrlich

Dans un chapitre de ses Essais intitulé «A demain les affaires», Michel de Montaigne fait la critique de la procrastination. Il raconte notamment l’histoire de Archias, tyran de Thèbes au IVe siècle av J.-C, qui décide d’attendre de manière négligente la fin du festin en cours avant d’ouvrir un courrier qui lui était adressé. Il se serait alors exclamé «A demain les affaires».

Assassiné durant la nuit, il n’a pas eu l’occasion d’apprendre que la lettre qu’on lui apportait venait justement l’avertir du complot qui le visait. Il s’en suit une liste d’anecdotes analogues portant sur Jules César et autres personnes illustres célébrées par Plutarque. Il juge sévèrement dans ce texte le vice de nonchalance, mais également son défaut contraire, la curiosité – «cette passion avide et gourmande qui nous fait abandonner toute chose et perdre tout respect pour entretenir un nouveau venu ou crocheter une lettre qu’on nous amène».

Hors, Montaigne ne vit pas à notre époque et si le Archias moderne n’ouvre pas son courrier, c’est simplement qu’il n’en a pas le temps! A l’heure de la sur-information, de la réunionite aigüe, de la surrèglementation, des réseaux sociaux chronophages et du smartphone, le choix de l’information judicieuse et surtout de son traitement approprié deviennent des impératifs. C’est selon moi la thématique essentielle d’un livre intitulé «What they don’t teach you at Harward», publié en 1984 par Mark McCormack. Cet homme, connu alors comme la personne la plus influente du monde dans le domaine du sport, a fait fortune en créant la société IMG pour gérer la carrière des plus grandes légendes sportives de l’époque, dont faisaient partie Björn Borg, Jack Nicklaus ou encore Jean-Claude Killy.

McCormack y décrit quelques-unes de ses techniques très personnelles de ventes, de management et de stratégie. C’est toutefois bien sur les questions de gestion du temps et de l’information que le livre me semble le plus juste. Ces thématiques en deviennent d’ailleurs dans certains passages quasiment obsessionnelles. McCormack explique que son cerveau est un catalogue rempli de raccourcis pour gagner du temps: par exemple, ne jamais répondre au téléphone, mais rappeler tout le monde de manière groupée au moment opportun; à la sortie de l’avion, accueil systématique à l’aire de départ de l’aéroport car souvent moins encombré que l’arrivée, et surtout toujours faire les choses au moment où les autres ne le font pas. Mais il y a un paradoxe fondamental: toutes ces règles si intransigeantes ne s’appliquent plus dès lors que l’enjeu devient important. Là, c’est tout le contraire: il faut savoir attendre l’opportunité comme un fauve dans la forêt, une grande décision peut prendre un temps démesuré.

McCormack joue en permanence avec le temps et il a pour cela su rester à l’abri de la pression quotidienne des investisseurs financiers qui demandent des résultats immédiat; si il perd un contrat, il pourra toujours récupérer le client dans 3, 5 ou 7 ans, peu importe. Au fond, la grande force de McCormack est qu’il peut se dire en toute sérénité «A demain les affaires»!

* CEO, Vipa






 
 

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