Un secret suisse

dimanche, 18.11.2018

Jacques Neirynck*

Jacques Neirynck

En décembre, l’Assemblée fédérale, réunissant les deux chambres, élira deux nouveaux conseillers fédéraux. Ce sera l’occasion de corriger une erreur ponctuelle, commise huit ans plus tôt, et de veiller à n’en plus commettre. Car il ne s’agit pas seulement de constituer un ministère au sens habituel du terme, composé d’un personnel interchangeable qui va et vient en quelques mois. Il s’agit de choisir, pour deux ou trois législatures, une personnalité capable d’agir, d’innover, d’accomplir dans le contexte subtil des institutions helvétiques.

Le 22 septembre 2010, l’Assemblée fédérale élut comme conseiller fédéral Johann Niklaus Schneider-Ammann qui ne s’imposait pas du tout face à Karin Keller-Sutter, brillante politicienne maîtrisant parfaitement, non seulement les dossiers, mais aussi les trois langues nationales. L’élection ne fut pas emportée par la droite, qui présentait les deux candidats, mais par la gauche, tentée de porter au pouvoir le moins compétent des deux candidats pour ne pas fournir un avantage à la droite. Ce fut apparemment une erreur.

En fait, c’était l’application du célèbre principe de Peter dans sa version suisse. Rappelons ce principe: «dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence», avec pour corolaire que «avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d’en assumer la responsabilité». Cela est vrai en politique dans le monde entier. Certains ministres, qui furent de bons parlementaires, se révèlent incompétents lorsqu’ils accèdent à l’exécutif.

Cependant en Suisse, ce principe souffre une exception: on peut non seulement atteindre, mais dépasser son niveau d’incompétence. Ailleurs cela n’est possible que par la force: aujourd’hui encore, combien de généraux, combien de révolutionnaires, combien de milliardaires mènent brillamment leur pays à la déroute. Mais en Suisse, dans une démocratie directe, le pouvoir ne se conquiert pas par l’abus de la force. De façon paradoxale, il s’obtient parfois par l’excès de faiblesse. Car il n’est pas très gratifiant de légiférer ou de gouverner lorsque le peuple peut défaire ce qui a été péniblement décidé ou négocié. Pour supporter cela et néanmoins imposer ses vues, il faut à la fois être virtuose de la ruse et avoir l’échine aussi souple que celle du serpent., avoir des convictions et ne pas les étaler.

Car le Conseil fédéral fonctionne selon le principe de concordance: tous les partis sont représentés afin que se dégagent des décisions susceptibles de ne pas être renversées par une votation populaire. Cela fonctionne au consensus, mais celui-ci doit idéalement représenter un compromis entre des opinions fermes et non un laisser aller dans une vague confrontation entre des incertitudes, des préjugés, des insuffisances.

* Professeur honoraire, EPFL






 
 

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