La Suisse, laboratoire de nouvelles idées

jeudi, 12.07.2018

Philippe G. Müller*

Le 10 juin dernier, les électeurs suisses ont rejeté l’initiative «Monnaie pleine» qui voulait que seule la Banque nationale suisse – et non les banques commerciales – puisse émettre de la monnaie électronique (scripturale). Ses promoteurs espéraient que la monnaie pleine rendrait le système financier plus sûr, bridant les cycles de crédit et de l’immobilier ainsi que les prélèvements des cantons et de la Confédération. Au vu des désavantages de cette proposition, plus de trois quarts des votants (75,7%) l’ont rejetée.

Mais l’idée d’une monnaie pleine n’est pas nouvelle. En 1933 déjà, des économistes de l’Université de Chicago suggéraient de remplacer le système de réserve minimale par un système de réserve totale. La grande crise financière de 2008 a mis au grand jour la fragilité du système financier international et l’idée de monnaie pleine a gagné en popularité dans les cercles académiques et les banques centrales.

Plateforme de discussion d’idées iconoclastes 

Mais ce n’est que lors de l’initiative «Monnaie pleine», lancée en Suisse, que le grand public a commencé à s’intéresser à ce concept et à en débattre. Les grands journaux économiques du monde entier s’en sont fait l’écho. Ainsi, le magazine The Economist lui a consacré un article et l’économiste en chef du Financial Times, Martin Wolf, a envoyé au peuple suisse tous ses encouragements en faveur d’un oui. 

La Suisse est une plateforme populaire de discussion d’idées iconoclastes. En 2016, avant la monnaie pleine, c’est l’initiative pour un «Revenu de base universel» qui a fait les gros titres. Celle-ci voulait que toutes les personnes habitant légalement en Suisse reçoivent un subside universel, qu’elles aient un emploi ou non. Cette initiative aussi a été largement rejetée à 76,9%. 

C’est la démocratie directe qui fait de la Suisse un laboratoire d’idées. Les fondements de la démocratie directe ont été posés à la fin du XIXe siècle. En 1874, le référendum facultatif a été introduit avec la première révision de la Constitution fédérale, afin de donner au peuple la possibilité de s’opposer aux édits du parlement. En 1891 a été introduite l’initiative populaire qui permet certaines modifications de la Constitution. 

Jusqu’en 1977, il fallait 50.000 signatures pour qu’une initiative soit soumise au vote populaire. Aujourd’hui, il en faut 100.000, recueillies sous 18 mois. Or entre 1891 et 2017, le nombre d’électeurs a été multiplié par huit, passant de 654 372 à 5,36 millions. Si donc, à la fin du XIXe siècle, il fallait le soutien d’environ 8% de l’électorat pour soumettre une initiative au vote, aujourd’hui, 2% à peine suffisent.

Raison donnée à la sagesse populaire 

Il n’est donc pas étonnant que le nombre d’initiatives populaires ait explosé ces dernières années et que les idées les plus hétérodoxes soient soumises à la vox populi. La Suisse est peut-être un laboratoire d’idées nouvelles, mais il est très rare que ces dernières reçoivent l’assentiment du peuple. Si 71,7% des campagnes de collecte de signatures ont donné lieu à une initiative, seules 22 des 330 initiatives ont été adoptées. Le succès de l’économie suisse ces dernières décennies – niveau de vie élevé, compétitivité élevée, chômage faible – semble donner raison à la sagesse populaire.

*Economiste responsable pour la Suisse romande CIO GWM UBS






 
 

AGEFI


 

 



...