L’indispensable «Spotify» des médias romands

lundi, 11.06.2018

Les médias se sont focalisés ces dernières années sur la chute du marché publicitaire papier, sans voir le cœur du problème: leur mode de distribution ne correspond plus au mode de consommation numérique.

Fathi Derder

Les médias se sont focalisés ces dernières années sur la chute du marché publicitaire papier, sans voir le cœur du problème: leur mode de distribution.

Le monde des médias traverse une crise majeure, on l’a compris. Notre secteur économique a été touché par la numérisation il y a 20 ans. En même temps que l’industrie du disque, en fait. Et que constate-t-on? En 20 ans, le disque a disparu. Cette industrie a changé son modèle d’affaires, passant de la vente de CD à l’abonnement en ligne. Et elle gagne de l’argent. Pour vingt francs par mois, nous avons accès à l’essentiel de la production musicale mondiale. Et pendant ce temps, les médias... n’ont rien changé. Chaque journal produit son lot quotidien d’informations, qu’il livre en paquet imposé au lecteur. L’abonné paie pour les cinquante articles du jour, même s’il n’en lit que deux. Et si l’abonné de ce journal veut accéder à d’autres informations qui n’y sont pas, il doit prendre un deuxième abonnement. Et s’il aime le foot, le jardinage ou le kite surf, il doit prendre un troisième abonnement, un quatrième et un cinquième abonnement. Ce que les lecteurs ne sont pas prêts à faire. Est-ce une surprise?

Les médias se sont focalisés ces dernières années sur la chute du marché publicitaire papier, sans voir le cœur du problème: leur mode de distribution ne correspond plus au mode de consommation numérique. Le modèle de contrat exclusif «mon-abonné-à-moi» n’a aucune chance de convaincre le grand public. Aujourd’hui, nous avons tous accès à des milliers de sources, simultanément. Imposer l’accumulation d’abonnements pour accéder aux sources payantes est un non-sens économique. Comme imposer une sélection d’articles quotidiens au lecteur: on paie un abonnement pour recevoir chaque jour cinquante articles qu’on ne lit pas, sans avoir accès aux cinquante autres articles qui auraient pu nous intéresser (parce que produits par des concurrents). Cela faisait sens avant, quand les médias nous révélaient l’actualité du monde (à laquelle nous n’avions pas accès). Or, non seulement tout le monde a accès à toute actualité en permanence, mais les citoyens deviennent eux-mêmes des producteurs de contenus qui doivent être intégrés dans le processus de fabrication d’un média.

En résumé, le choix stratégique des médias est le suivant: continue-t-on de produire du contenu exclusif pour «nos abonnés», à qui nous livrons un paquet d’informations quotidiennes qu’ils ne choisissent pas? Ou trouve-t-on un mode de commercialisation qui permette au lecteur d’avoir le plus vaste choix de sujets possibles, quel que soit l’éditeur, pour un prix moins élevé? Poser la question, c’est y répondre. Le premier modèle est un échec depuis 20 ans. Il est temps d’en trouver un autre. Les principaux éditeurs de Suisse romande doivent s’unir, et distribuer leur contenu sur une plateforme commune. Un abonné aurait ainsi accès à toute l’actualité de tous les titres romands. Pour 20 francs. Un Spotify des médias romands: un réseau social de consommateurs d’actualité, avec une clé de répartition du chiffre d’affaires entre éditeurs selon la consommation d’articles, voire une formule payante à l’article. Bref, il faut développer des solutions innovantes, et en finir avec un business model condamné à disparaître. L’Etat peut être utile en soutenant un projet pionnier de ce type, et non en subventionnant le modèle actuel. Cette aide là n’est qu’une assistance au suicide. L’information n’a jamais eu autant de valeur, et les solutions pour la valoriser existent. Longue vie aux médias!






 
 

AGEFI



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