Supprimer les têtes qui dépassent: la guillotine helvétique

lundi, 04.06.2018

Jacques Neirynck*

Jacques Neirynck, professeur honoraire à l'EPFL.

L’usage de la mécanique qui fit les beaux jours de la République française n’est évidemment pas en cause. La guillotine helvétique est sèche, en ce sens qu’elle ne fait pas couler le sang. Elle vise simplement à supprimer les têtes qui dépassent.

Pour l’instant elle fonctionne à répétition pour Pierre Maudet. Il a commis une bourde en acceptant un voyage tous frais payé d’un entrepreneur émirati. C’est une erreur de sa part et sa communication maladroite a envenimé le débat. Chaque jour le couperet tombe dans la presse à la recherche d’éléments aggravants.

Mais ce n’est pas le cadeau en soi qui a mis en route la guillotine. C’est Pierre Maudet lui-même par sa performance antérieure comme conseiller d’Etat et par son brillant résultat électoral. 

Ce faisant, il devenait promis au Conseil fédéral auquel il apporterait un certain dynamisme, dont au fond les autres, les médiocres les incompétents ne veulent pas. La guillotine a fonctionné parce qu’il est trop bon, trop compétent, trop travailleur, trop efficace et que cela transparaît au point de lui valoir les faveurs des électeurs. Au lieu de courber la tête et de se fondre dans la médiocrité requise, il dépasse les autres.

Le même syndrome s’est manifesté avec Pascal Broulis, Isabelle Moret, Tariq Ramadan. Comme ils réussissent dans leur fonction publique, il faut trouver le plus vite possible quelque prétexte pour les déconsidérer par leur vie privée. 

Moyennant une étrange alchimie helvétique, ces faiblesses, ces erreurs, ces gaffes sont montées en épingle au point d’occuper l’espace éditorial, comme si c’était une urgence, une priorité, une question de vie ou de mort pour l’Etat.

Vices privés et vertus publiques

Les vices privés, au sens large du terme, peuvent coexister avec une vertu publique exemplaire. John Kennedy était un président exemplaire dont l’appétit sexuel était quelque peu désordonné. Quelle importance? 

Même remarque pour Dominique Strauss-Kahn qui eût faut fait un excellent président de la République française et un sauveteur du Pari Socialiste. 

Son remplaçant le palot François Hollande se glissait furtivement dans l’appartement de sa maîtresse du moment dissimulé par un casque de motocycliste, mais il était mauvais en politique et sa conduite grotesque n’avait donc pas d’importance.

Les Suisses ne veulent pas du pouvoir personnel. Toutes les institutions politiques concourent à cet effet. Néanmoins certains personnages finissent par briller malgré ces obstacles. Ils parviennent même parfois à gouverner vraiment, à anticiper, à trancher, à décider tout seul quand il le faut. C’est cela l’erreur politique à ne pas commettre. Sinon on finira par mettre en valeur un point faible. Or, qui n’en a pas?

La Suisse n’est pas une démocratie directe comme on se plait à le souligner, c’est une acratie, un pouvoir sans pouvoir, un Etat qui est au fond sans président, sans premier ministre, sans gouvernement, sans parlement parce que seul le peuple est souverain et que nul ne peut donc lui faire de l’ombre. 

Il décide ce qu’il veut, comme il vaut, quand il veut parce que tel est son bon plaisir. 

Les rois de France mettaient à la Bastille ceux qui représentaient une menace sourde pour leur absolutisme. 

L’opprobre jeté sur Pierre Maudet est l’équivalent d’une mise en Bastille.

*Professeur honoraire EPFL






 
 

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